Q uelle est la place – et le statut – de la distinction des sexes dans l’anthro- pologie chrétienne médiévale 1 ? Au lieu d’aborder la question du genre pour elle-même et de manière isolée, on voudrait ici combiner deux approches afin d’entrelacer la dualité du masculin et du féminin et celle du corporel et du spirituel. Comme on le verra, la logique même des conceptions médiévales invite à associer la question de la distinction des sexes et celle des rapports entre l’âme et le corps au sein de la personne. Et ceux-ci, à leur tour, ne peuvent être analysés sans prendre en compte la dualité du spirituel et du charnel, qui traverse l’en- semble des représentations de la société médiévale. On se limitera cependant ici, pour l’essentiel, à un premier effort pour cerner le rapport entre deux rapports (âme/corps ; homme/femme) 2 . Une telle approche, soucieuse d’inscrire la dualité des sexes dans une vision aussi ample que possible de l’ordre social, semble d’autant plus nécessaire que, jusqu’à présent, la pensée médiévale de la distinction des sexes a rarement été abordée dans toutes ses dimensions. L’histoire sociale des femmes a considérable- ment progressé; mais, lorsqu’il s’est agi d’étudier la construction théorique (théologique) du genre, les discours éthiques (exemplifiés par la polarité Ève/Marie) ont pris le pas sur le plan anthropologique du statut même de la distinction des sexes 3 . D’autre part, lorsque la distinction des sexes est analysée, In: Ce que le genre fait aux personnes. Paris, Éditions de l’EHESS, 2008 JÉRÔME BASCHET DISTINCTION DES SEXES ET DUALITÉ DE LA PERSONNE DANS LES CONCEPTIONS ANTHROPOLOGIQUES DE L ’OCCIDENT MÉDIÉVAL 1. J’utilise l’expression « distinction des sexes » (ici, au pluriel), de préférence à « différence des sexes », à la suite de Cécile Barraud, « De la distinction de sexe dans les sociétés. Une présentation », in C. Alès & C. Barraud, eds, Sexe relatif ou sexe absolu ?, Paris, Éd. de la Maison des Sciences de l’Homme, 2001, p. 23-99. Pour une approche relative plutôt qu’absolue (englobée plutôt qu’englobante) de la distinction des sexes, voir I.Théry, « La notion de division par sexes chez Marcel Mauss », L’Année sociologique, 53 (1), 2004. 2. Dans l’impossibilité de donner une vision complète du millénaire médiéval, on mettra l’accent sur deux points d’ancrage: le moment fondateur incarné par Augustin et l’exaltation paroxystique de l’institution ecclésiale aux xii e -xiii e siècles. Ce choix, qui n’est certes pas sans inconvénients, trouvera ses justifications au fil du texte. 3. Sans pouvoir livrer une bibliographie exhaustive, on rappelle la classique Histoire des femmes en Occident, II, C. Klapisch-Zuber, ed., Le Moyen Âge, Paris, Plon, 1991, et le très utile complément de la même auteure, 11baschet 25/07/08 15:43 Page 1