« Une histoire matérielle de la lumière » in Jarrige & Vrignon (dir.), Face à la puissance, Paris, La Découverte 2020 « L’histoire chimique de la bougie » fut l’un des grand succès de la carrière de Michael Faraday. Ses leçons de 1845 à la Royal Institution sont un chef d’oeuvre de vulgarisation : l’objet le plus commun lui permettait d’aborder les états de la matière, la capillarité, l’attraction, la combustion, la respiration et bien d’autres choses encore. « Toutes les lois de l’univers » écrivait Faraday « se manifestent dans la combustion d’une bougie ». On pourrait ajouter que nombre de 1 phénomènes historiques s’y révèlent également. La bougie éclaire beaucoup d’a priori sur les techniques que l’on considère importantes à une époque donnée . Pour dix livres sur le gaz d’éclairage au début du XIXe siècle ou cent articles 2 sur l’électricité au début du suivant, on n’en trouvera pas un seul traitant de la lampe à huile ou de la bougie aux mêmes époques . C’est qu’entre temps ces dernières sont devenues l’emblème de la 3 désuétude. Il y a peu, les écologistes étaient encore accusés de vouloir « retourner à l’époque de la bougie ». L’histoire de la lumière présentée dans ce chapitre est matérielle au sens où elle s’intéresse autant aux dispositifs qu’aux matières combustibles qui les alimentent. Il en ressort un tableau bien différent de celui brossé par les historiens de l’éclairage et de l’énergie où se succèdent dans un ordre classique la bougie et la lampe à huile, puis le gaz d’éclairage et enfin la modernité électrique. Nous allons voir que les bougies et les lampes à huile ne sont pas une rémanence de l’ancien : ce sont au contraire de grandes innovations du XIXe siècle, fruits de l'alliance entre science, industrie et globalisation économique. Nous allons aussi voir que ce sont ces techniques de pointe qui éclairent la France loin dans le XIXe siècle. En proposant la première étude quantitative de la lumière au XIXe siècle en France, ce chapitre montre qu’il n’y a eu en la matière aucune « transition énergétique ». On ne passe pas d’une lumière organique (la bougie et l’huile) à une lumière fossile (le gaz d’éclairage issu de la distillation de la houille) mais on assiste plutôt à deux phénomènes d’importance inégale : une addition modeste de gaz et surtout une expansion de l’éclairage permise par la globalisation de l’approvisionnement en graisse. Michael Faraday, A Course of Six Lectures on the Chemical History of a Candle, Londres, Griffin, 1865, p. 1. 1 David Edgerton, Quoi de neuf. Une histoire globale des techniques au XXe siècle, Paris, Le Seuil, 2012. 2 Sur les débuts du gaz à Paris : Jean-Pierre Williot, Naissance d’un service public, le gaz à Paris, Paris, Rive Droite, 3 1999; Jean-Baptiste Fressoz, « The Gaz Lighting Controversy. Technological Risk, Expertise and Regulation in Nineteenth Century Paris and London », Journal of Urban History, vol. 33, n°5, 2007, pp. 729-755. Sur Londres : Leslie Tomory, Progressive Enlightenment: The Origins of the Gaslight Industry, 1780-1820, Cambridge, MIT Press, 2012. La bibliographie sur les débuts de l’électricité est immense. Voir Alain Beltran et Patrice Carré, La Fée et la servante, La société française face à l'électricité au XIXe-XXe siècle, Paris, Belin, 2000. Pour une histoire de la lumière, certes désenchantée mais qui reste une histoire de la modernité, voir Wolfgang Schivelbuch, La Nuit désenchantée, à propos de l’histoire de l’éclairage artificiel au XIXe siècle, Paris, Le promeneur, 1993. Bougies et lampes à huile ont été étudiées mais pour les périodes antérieures. Cf. Stéphane Castelluccio, L'éclairage, le chauffage et l'eau aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Gourcuff Gradenigo, 2016. Le livre de William O’ Dea, A Social History of Lighting, Londres, Routledge, 1958, pp. 213-232 est à ma connaissance le seul à s’intéresser aux combustibles organiques lumineux.