Latomus 78, 2019, p. 202-295 – doi: 10.2143/LAT.78.1.3286530
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Comptes rendus
Antón ALVAR NUÑO, Cadenas invisibles. Los usos de la magia entre los esclavos en el
Imperio romano, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2017, 22 ×
16 cm, 219 p., 20 €, ISBN 978-2-84867-585-5.
L’objectif de cette étude réalisée par Antón Alvar Nuño dans le cadre de recherches
postdoctorales menées à l’Institut des sciences et techniques de l’Antiquité de l’univer-
sité de Franche-Comté est d’étudier l’usage de la magie par les esclaves en la replaçant
dans le contexte économique et social qui a été relégué au second plan dans les recherches
de la deuxième moitié du XX
e
siècle, surtout marquées par les affrontements idéolo-
giques. Il s’agit, pour l’auteur, de se fonder sur l’analyse de cas concrets fournis par des
documents variés dont on apprécie la diversité, depuis les tablettes de malédiction, amu-
lettes ou papyrus magiques jusqu’aux nombreux textes littéraires. Dans ses analyses,
l’auteur s’attache à préciser l’identité des acteurs et des victimes des pratiques magiques,
ce qui permet de cerner le contexte social de leur mise en œuvre. Bien qu’il soit souvent
difficile de déterminer le statut social des acteurs, il semble que les malédictions soient
souvent réalisées par des esclaves envers d’autres esclaves avec qui ils sont en rivalité.
Contrairement aux thèses développées au siècle précédent, les pratiques magiques ne
sont pas un moyen de résister à l’oppression de la classe dominante mais constituent,
dans des situations de tension ou de détresse individuelles, un recours plus ou moins
conditionné par un ensemble d’usages. Ces pratiques ne sont pas irrationnelles et antiso-
ciales, opposées à la religion, comme le voulaient les sociologues héritiers de la pensée
de Mauss. Les textes renvoient une image paradoxale. En effet, alors que les juges
condamnent les suspects s’adonnant à de tels rites quelle que soit leur origine sociale, la
magie représente une stratégie de gestion du risque pour les esclaves, qui n’ont pas accès
à la protection juridique. L’auteur montre que c’était un recours reconnu par la commu-
nauté au sein de laquelle on l’utilisait. La possibilité de lancer une malédiction permettait
de rétablir par l’intervention divine un équilibre brisé à cause d’une injustice ou d’une
situation économique instable, souvent causées par le fonctionnement de la domus :
le maître stimulait l’activité des esclaves en entretenant des rivalités entre eux, ce qui
favorisait le développement de jalousies et d’actes malveillants dans la domesticité.
Les textes permettent d’envisager la variété et la complexité de ces situations. Néan-
moins, aucune source ne permet de conclure que la magie était un recours spécifique-
ment utilisé par les esclaves ; on constate au contraire une certaine fluidité dans les
rapports sociaux. En effet, les textes de malédiction prouvent que les esclaves avaient
des relations avec des individus de condition sociale différente. Ils pouvaient aussi pra-
tiquer des actes de magie pour le compte de leurs maîtres. De riches individus achetaient
les services de mages professionnels qui exerçaient en officine au profit d’un maître.
L’esclave instruit dans les pratiques magiques constituait dans ce cas une source de
revenus, comme beaucoup d’autres esclaves dont les connaissances ou les capacités
diverses étaient des objets économiques. En outre, si les pratiques magiques sont un
moyen de résoudre les tensions internes à la domesticité, elles sont aussi employées par
les maîtres, comme le révèlent des textes faisant référence à des malédictions lancées
pour le compte de maîtres victimes de mouvements de révolte, de tentatives de fuite ou
de rumeurs offensantes – tous actes d’opposition de la domesticité. On comprend que la
magie ne peut être considérée comme un outil de résistance de la classe servile, mais