Faire taire le silence, dire l’inter-dit : écrire l’inceste Sur Chienne de Marie-Pier Lafontaine Chienne, de Marie-Pier Lafontaine 1 , est un roman. C’est en tout cas ce qui est écrit sur la couverture du livre paru en septembre 2020 en France aux éditions Le Nouvel Attila, juste en dessous du titre. Pourtant, de nombreux signes paratextuels viennent détromper le lecteur, en tout cas flouter, troubler la frontière de la fiction juste après qu’elle a été posée, comme pour l’inviter à ressortir, à rester sur le seuil en tout cas. Le livre est entouré d’un bandeau, dont le recto annonce la couleur en sepia : le portrait en verre d’une petite poupée, brisé. Le verso, lui, résume l’histoire et la présente comme une fiction, ou presque : Deux sœurs sont soumises durant leur enfance et leur adolescence à toutes les humiliations. Tenues en laisse, obligées de marcher à quatre pattes, empêchées d’uriner, frappées. La mère est le témoin muet de ces agressions répétées qui provoquent au père un plaisir sadique renouvelé. Viol suspendu, inceste latent, jamais consommé. Un style lapidaire pour dire l’innommable et la monotonie de l’horreur. Chienne est, racontée à la première personne, l’histoire d’une jeune fille démolie qui s’appuie sur les pouvoirs de la littérature pour retrouver un corps et une parole. Et quand elle mord, ça fait mal. La dimension littéraire de la démarche est attestée par un autre élément du bandeau, plus discret, le parcours de l’autrice dont l’enfance est alors évoquée uniquement comme berceau d’une vocation d’écrivaine (« toute son enfance elle écrit des nouvelles ») qui la conduit à « des études de création littéraire ». Avec cette précision toutefois, qui vient recoller l’image de l’autrice et celle du personnage : « aujourd’hui elle boxe, et pas seulement dans l’écriture ». En dessous, quand on ose ôter le bandeau, courant de la quatrième à la première de couverture, écrits à la perpendiculaire et à l’envers, en très gros caractères rouges, ces mots : Je dissimulais mes désirs dans des textes de fiction, enfant. Deux sœurs en fugue. Pourchassées par un monstre à deux têtes. Elles s’enfuyaient dans de sombres forêts. S’armaient de branches, de bâtons. Aujourd’hui, je ne cache plus mes désirs. Je voudrais que ce texte décime ma famille entière. Si papa dit jappe. Je jappe. Si papa dit rapporte. Je rapporte. Si papa dit lèche ta patte. Je lèche ma patte. Si papa dit sens les fesses de ta sœur. Je sens les fesses de ma sœur. (…) Si papa dit grogne. Je grogne. Je grogne et reçois un coup de pied ça t’apprendra à grogner après moé, sale chienne. Papa dit aussi les animaux, faut les attacher avec une chaîne. Si je refuse les rouli-roulades, les biscuits en forme d’os, les donne la papatte, il sort la laisse. Le père adore jouer. Les jeux l’excitent. » 2 Répétés, ces mots font aussi les premières lignes du texte, juste après la dédicace, qui elle aussi vient ajouter à l’indétermination, au brouillage des frontières entre l’histoire vraie et la fiction, entre le personnage et l’autrice, à peine le livre ouvert : « à ma sœur, nous deux contre le reste du monde ». Il n’empêche, la qualification de « roman » s’impose, c’est-à-dire à la fois qu’elle s’est imposée à l’autrice (et sans doute aussi à l’éditeur), qui entendent la proposer au lecteur, et enfin qu’elle s’impose au lecteur, ici à la lectrice, comme une qualification juste, une fois le livre refermé. Et rouvert. Puis refermé encore, et ainsi de suite, jusqu’à la dernière page. Car Chienne ne se lit que par petites doses, tant le texte est dérangeant, irrespirable, violent. On pourrait estimer que le travail complexe d’extension du domaine du roman et plus largement de la fiction, autant que de trouble dans la frontière entre fiction et réel, auquel se livre Chienne, n’est pas inédit. On le situerait alors au croisement de deux types d’entreprises qui agitent régulièrement les rentrées littéraires : d’une part, les gestes d’écriture de soi qui brouillent la carte entre fiction et autobiographie, entre vie privée et intimité transformable en matériau pour un texte public ; d’autre part, la littérature qui se 1 Marie-Pier Lafontaine, Chienne, Le Nouvel Attila, 2020. 2 Ibid., p. 11.