Janvier 2020 LE SOCIALISME ÉSOTÉRIQUE ET L'IDÉE DE SYNTHÈSE ou le « 1789 des archanges » Xavier Fourt Les deux derniers siècles montrent l'existence de courants et d'initiatives fertiles qui ont articulés une démarche ésotérique à une volonté de réforme sociale. Cet alliage de l'ésotérisme et du socialisme est né dans le creuset de l'esprit de la révolution française et de l'esprit des Lumières. Se développant en de multiples rameaux au XIXe siècle, il travaillera à l'invention d'une société nouvelle ayant pour but l'instauration d'une fraternité universelle sans discrimination de races, classes, disciplines ou religions, sur le plan social et sur le plan de la connaissance. Le « 1789 des Archanges », c'est l'expression que le Christ aurait utilisée lors d'une séance de spiritisme de Victor Hugo en exil à Jersey, le 22 mars 1855 (1). Cette expression résume en un mot, la conjonction des valeurs de la révolution française avec les hiérarchies spirituelles, signe d'une nouvelle religion laïque, qui va être imaginée et élaborée dans la seconde moitié du XIXe siècle dans la continuité de ce qu'on appelle le socialisme de la Monarchie de Juillet. Cette religion laïque prend appui sur la réalisation d'une synthèse reliant les fils séparés de l'histoire, des êtres et des connaissances. Si l'encyclopédie des Lumières a eu elle-même cette ambition, la démarche synthétique au XIXe siècle va connaître des remaniements et des expérimentations diverses, en particulier avec l'émergence d'une culture ésotérique, dont le projet de synthèse des connaissances et des religions est venu se conjoindre à un projet de synthèse social - le socialisme - et son idéal, une fraternité universelle. L'enjeu s'énonce d'abord dans l'identification d'un chaînage assurant la liaison et la consistance du tissu de l'être et des connaissances. Ainsi d'Alembert : « Pour peu qu'on ait reflechi sur la liaison que les decouvertes ont entre elles, il est facile de s'apercevoir que les sciences et les arts se pretent mutuellement des secours, et qu'il y a par conséquent une chaine qui les unit» (2). Et à cette chaîne des sciences et des arts s'ajoute cette autre chaîne – la chaîne des êtres : «tout est lié dans la nature; tous les êtres se tiennent par une chaine dont nous apercevons quelques parties continues, quoique dans un plus grand nombre d'endroits la continuité nous échappe.» (3). Ce lien qui fait l'universel dans l'encyclopédie, c’est le discours lui-même, la logique, et non pas, comme chez Proclus, des essences, des potentialités, un monde hiérarchisé et ordonné qui sera réinvesti par la scolastique. On retrouve ici la rupture entre deux conception de l'encyclopédie, celle des nominalistes modernes et celle des réalistes médievaux, cette rupture philosophique étant souvent reconnue comme la charnière entre Moyen Âge et Modernité. L'ésotérisme travaillera à l'identification de ces chaînes de l'être pour formuler une synthèse supérieure, censée surmonter l'émiettement des disciplines, des religions et des sociétés. Le XIXe siècle verra plusieurs entreprises de synthèse dont celle de Pierre Leroux, auteur avec Jean Reynaud de l'Encyclopédie nouvelle (1834-1841) qui cherchent à combiner dans ce qu'on pourrait nommer une forme naissante de socialisme ésotérique, un projet encyclopédique, un projet de société et un projet de religion laïque. D'autres conjoindront à la synthèse des connaissances une synthèse sociale figurée dans l'association universelle, ce socialisme fourieriste qu'on appelle parfois le socialisme de la Monarchie de Juillet (4). Ainsi, l'occultisme d'Eliphas Levi pourra être vu comme un résultat direct de ses idées socialistes (5). Inversement , Gérard Encausse, connu sous le nom de Papus, pourra relever dans sa