Les livres impitoyablement ces vedettes typique- ment modernes qu’étaient Mathieu, Buffet ou Vasarely – ou, plus radicale- ment encore, Arnould. Celui-ci était pourtant bien un « peintre de son temps », aussi bien par ses sujets – l’industrie – que par ses choix plastiques – peintures sur toile de format compatible avec un usage domestique, figuration stylisée à la limite de l’abstrac- tion. Mais dans ce régime de singularité porté à son comble que met en œuvre le paradigme de l’art contemporain – dont Arnould fut en partie le contemporain dans le temps, mais pas dans l’expression artistique –, il ne s’agit plus d’être « de son temps », comme dans le paradigme moderne auquel il s’était converti un peu tard, et encore moins d’être du temps de la tradition, comme dans le paradigme classique dans lequel il s’était formé : il s’agit d’être en avance sur son temps. Or, faute de congruence avec cette exigence axiologique, l’œuvre d’Arnould, aussi « moderne » fût-elle, ne pouvait que se démonétiser dans ce règne de la trans- gression systématique et accélérée des attentes de sens commun qui s’est ouvert avec le paradigme de l’art contemporain, et ne s’est pas encore refermé à ce jour. Ainsi la sociologie de l’art et la socio- logie des valeurs s’allient-elles avec la sociologie des champs pour donner sens à cet étrange destin, sans rapport avec l’indéniable intérêt de l’œuvre sur les plans tant social que plastique. L’on peut même se demander ce qu’il en serait advenu si Arnould avait pu continuer à peindre : à l’époque des Nouveaux Réa- listes puis de la Figuration narrative, probablement aurait-il subi le même décalage que dans sa jeunesse – être un classique dans une époque moderne –, mais transposé à ce second changement de paradigme : être un moderne dans une époque contemporaine. Rien donc qui puisse accrocher l’intérêt des cri- tiques d’art. Mais il existe, heureuse- ment, des sociologues pour s’intéresser à Revue française de sociologie, 61-3, 2020, 473 ceux qui ont fini par échouer, non pas faute de talent, mais faute de ce « kairos », cette adéquation au moment, qui tient à la fois au hasard et à cette forme proprement sociale de talent qu’est l’intuition de l’air du temps. Nathalie HEINICH Centre de recherches sur les arts et le langage (CRAL) CNRS-EHESS Jouzel (Jean-Noël), Pesticides. Comment ignorer ce que lon sait. Paris, Presses de Sciences Po, 2019, 272 p., 21 . Les pesticides sont par définition des produits dangereux, dont la fonction est de protéger les récoltes en éradiquant les organismes vivants qui peuvent les endommager. Agents chimiques régle- mentés, ils sont à ce titre soumis à des procédures d’autorisation qui doivent en évaluer les risques pour la santé avant une éventuelle commercialisation. Leurs effets sur la santé sont de ce fait supposés connus, répertoriés et maitrisés. Comment, dans ces conditions, expliquer que le glyphosate, substance active de l’herbicide le plus vendu au monde, le Roundup de la société Monsanto, soit accusé de provoquer une épidémie de pathologies graves parmi ses principaux utilisateurs, les travailleurs agricoles ? Comment comprendre que l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) ait pu juger que cette substance n’était pas un cancérogène en 2016, alors que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) venait pourtant de le clas- ser comme tel ? Finalement, sur quels critères scientifiques les agences d’éva- luation des risques sanitaires fondent- elles leurs avis ? Au terme de son enquête au long cours sur la connaissance et la reconnais- sance des liens entre pesticides et santé