Genèse et actualité d’une critique de la ville par les marges Enquêtes en terrains bruxellois sur les possibilités de différer dans la ville contemporaine Rafaella Houlstan-Hasaerts Chercheuse, laboratoires LoUIsE (Landscape, Urbanism, Infrastructures, Écologies) et Sasha (Architecture et sciences humaines), Université Libre de Bruxelles Luca Pattaroni Maître d’enseignement et de recherche au Laboratoire de sociologie urbaine (LASUR) de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) Dans cet article, nous proposons d’interroger la persistance de critiques de la ville opérées par les marges, c’est-à-dire, à partir de ce qui diffère et peine à trouver sa place dans l’ordre urbain. Ces critiques, qui émergent historiquement avec les luttes urbaines et les avant-gardes artistiques, visent la prise en compte de différences habitantes et créatives : des formes de vie multiples mais aussi des singularités de créa- tion et d’expression. Ces critiques se sont peu à peu stabilisées, allant jusqu’à alimenter un modèle de la « bonne ville » : une topique de la ville des marges. Au cours des dernières années, leur institutionnalisa- tion a signé l’émergence de deux nouvelles topiques – de la ville du bien-vivre et de la ville attractive – où se dessinent des compromis inédits avec les exigences du développement économique et de mises en garanties des qualités urbaines. En suivant l’émergence, l’absorption et la relance de cette critique à Bruxelles, il s’agit de contribuer à une pragmatique de l’ordre urbain, attentive à la fois aux formes d’éman- cipation et d’oppression contenues dans différents modèles de ville. In this article, we address the persistence of urban critiques operated from the margins, that is, from what differs and struggles to find its place in the urban order. Those critiques, which historically emerged with urban struggles and artistic avant-gardes, aim at taking into account inhabiting and creative differences: multiple forms of life but also singularities of creation and expression. They have gradually stabilized, going so far as to feed a model of the ‘good city’: a ‘topic’ of the margins. In recent years, their institutionalisa- tion has led to the emergence of two new ‘topics’ – the well-being city and the attractive city - in which new compromises have been made with the demands of economic development and the need to guarantee urban qualities. By following the emergence, absorption and revival of this critique in Brussels, the aim is to contribute to a pragmatics of the urban order, attentive to both the forms of emancipation and oppres- sion contained in different models of the city. Revue de l’Institut de sociologie 2020 99