CORPS LÉGITIME par Isabel Boni-Le Goff S’intéresser à la notion de « corps légitime » présente une difficulté particulière : d’un côté, il ne s’agit pas d’un concept que des travaux théoriques auraient, en tant que tel, spécifiquement défini ; de l’autre, un corpus conséquent de recherches en sciences sociales se saisit empiri- quement de la question, en abordant les processus de qualification, disqualification et hiérarchisation sociales qui mettent en jeu les corps dans leurs dimensions matérielles, discursives, symboliques et esthé- tiques [Elias, 2005 ; Boltanski, 1974 ; Goffman, 1989 ; Godelier, 1996 ; Turner, 2008 ; Garfinkel, 2007]. Les études sur le genre, et en particulier celles sur les masculinités, ont contribué à enrichir ces recherches sur les corps et les opérations normatives multiples dont ils peuvent être à la fois supports et objets, pour construire une bicaté- gorisation sexuée et hiérarchisée du social. Face à ce double constat – absence de définition canonique et foisonnement empirique autour d’un ensemble thématique – la présente réflexion sur le(s) corps légitime(s) s’appuie sur la perspective suivante : sont envisagés comme tels les corps socialement construits comme des références – implicites ou explicites – et participant à la différenciation et à la hiérarchisation entre groupes sociaux. Quelle sociohistoire peut-on tracer des catégorisations corporelles et comment ces processus différenciant les corps – désirables ou non, sains ou malades, références ou exceptions – mettent-ils en jeu des rapports sociaux, notamment de sexe, de classe et de race ? En partant des travaux historiques qui explorent la production d’un « ordre des corps », la notice prend le parti de s’intéresser avant tout aux modalités de cette production et aux relations d’homologie qui peuvent s’établir entre CRITIQUE_cc2019_pc.indd 184 CRITIQUE_cc2019_pc.indd 184 06/01/2021 10:20:16 06/01/2021 10:20:16