Sara Olivia Miglietti «Justice et liberté» Des volontaires italiens en Catalogne (1936-1937) Un homme ne se re-commence Guère que par une femme. Ou par la guerre, la révolution. 1 1. «GIUSTIZIA E LIBERTÀ» ET LA NAISSANCE DE LA SECTION ITALIENNE D’ARAGON Dès la fin de juillet 1936, plusieurs milliers d’Italiens se trouvent éparpillés sur le territoire espagnol. Ils sont tous engagés dans la guerre civile qui vient d’éclater entre les rebelles nationalistes et le gouvernement républicain légitimement élu en février : pour les italiens aussi il s’agit d’une sorte de guerre civile, quoique menée sur un terrain étranger. D’un côté, on compte en effet les près de 50.000 soldats réguliers envoyés par Benito Mussolini en soutien de Franco ; de l’autre côté, un nombre beaucoup plus petit de volontaires antifascistes qui ont accouru à la frontière espagnole à titre purement individuel, dans le but de porter secours aux frères espagnols menacés par le fascisme. Qui sont ces civils transformés en ‘miliciens’ ? On voit des ouvriers, des hommes de culture, des anciens combattants de la Grande Guerre issus de la petite et moyenne bourgeoisie ; des socialistes, des libéraux, des communistes, des anarchistes, des républicains, ou bien des simples démocrates sans couleur politique précise. Dans cette multitude fort disparate, un trait d’union l’emporte toutefois sur toute différence : chacun de ces hommes partage avec les autres un engagement actif et durable contre le régime mussolinien. La plupart d’entre eux ont déjà connu les tribunaux spéciaux, les prisons, les bains, la clandestinité, parfois même l’exil, car nombreux sont ceux qui ont choisi de partir à l’étranger plutôt que de quitter la lutte. Si la France est devenue pour ces émigrés une patrie d’adoption, l’Espagne révolutionnaire de 1936 figure à leurs yeux comme une sorte de terre promesse, d’où l’on rêve de mener une offensive à la grande échelle contre tous les fascismes d’Europe – y compris celui qui ravage l’Italie depuis près de quinze ans. Un rôle très important dans cette intervention des antifascistes italiens en Espagne est joué par les membres de «Giustizia e Libertà» («Justice et Liberté», dorénavant GL), un mouvement d’action révolutionnaire fondé à Paris en 1929 par un groupe d’intellectuels presque tous émigrés en France au cours des années ’20 et ‘30. 2 Grâce au dynamisme de son leader Carlo Rosselli (un jeune «socialiste libéral» à l’existence périlleuse, tombé en juin 1937 dans un bois de Normandie sous les poignards des fascistes), le petit groupe de GL est arrivé en très peu de temps à développer une position théorico-pratique originale, qui lui a permis de gagner un rôle de premier plan dans le panorama de l’antifascisme italien et même de s’imposer comme une alternative politique par rapport aux autres partis de gauche. En effet, tout en prêchant l’opportunité d’un front commun antifasciste, les giellistes sont fiers de leur indépendance et n’hésitent pas à s’en servir. Par exemple, tandis que les cadres du Parti Socialiste Italien (eux-aussi émigrés en France) et du Parti Communiste décident en juillet 1936 de suivre la ligne de la non-intervention assumée par Londres et Paris, les ‘giellistes’ proclament aussitôt la nécessité de s’engager activement dans la lutte et partent nombreux en Catalogne, avec des laissez-passer réservés à la presse. Ils comptent en réalité se battre aux côtés des milices révolutionnaires catalanes, considérées par eux comme l’avant-garde de la guerre antifasciste. C’est pour traiter les conditions de leur engagement que Carlo Rosselli se rend à Barcelone vers la fin du 1 P. Nizan, La conspiration, Paris, Gallimard, 1938, p. 105. 2 Pour un aperçu général de l’histoire de GL voir : A. Garosci, Vita di Carlo Rosselli, 2 tomes, Rome-Florence-Milan, Edizioni U, s.d. (1945), rééd. Florence, Vallecchi, 1973 ; E. Signori, Giustizia e Libertà dopo Rosselli , dans E. Signori- M. Tesoro, Il verde e il rosso: Fernando Schiavetti e gli antifascisti nell'esilio fra repubblicanesimo e socialismo , Florence, Le Monnier, 1987, pp. 235-341 ; G. De Luna, Storia del Partito d’Azione. 1942-1947, Milan, Feltrinelli, 1982, rééd. Turin, UTET, 2006. 1