PARUTIONS CAHIERS PHILOSOPHIQUES n° 144 / 1 er trimestre 2016 135 NOTE DE LECTURE Richard Shusterman Chemins de l’art. Transfgurations, du pragmatisme au zen Traduit de l’anglais (États-Unis) par Raphaël Cuir, postface d’Arthur Danto, Marseille et Bruxelles, Al Dante et Aka, 2013. Les œuvres sont vénérées comme de saintes reliques dans ces temples laïcs que sont les musées. Les artistes sont écoutés et suivis comme des prophètes. Les critiques sont comparables à des prêtres, qui interprètent pour les fidèles les textes sacrés, et garantissent la valeur surnaturelle des objets exposés. Le monde de l’art, pourrait-on ajouter, a également ses idoles déboulonnées, ses martyrs sacrifiés, ses philistins, ses pharisiens. Tous ces mots que nous employons, même s’ils n’ont en principe de portée que métaphorique ou analogique, peuvent être considérés comme plus révélateurs qu’ils ne sont censés l’être. Dans L’Amour de l’art 1 , Bourdieu analysait ainsi « la religion de l’art » et sa manière de poser « la question du salut culturel dans le langage de la grâce », dans les termes sociologiques de la domination symbolique. Pour Richard Shusterman, la prégnance du vocabulaire religieux dans les discours sur l’art traduit surtout la permanence déguisée de la scission des mondes, la persistance d’une métaphysique et d’une idéologie par-delà le déclin du discours qui les a historiquement portées. Ainsi, la « conception religieuse “surnaturelle” de l’art » (p. 10) serait surtout l’instrument de sa neutralisation : le geste qui consiste à séparer le monde de l’art du monde de la vie, glorifie certes en apparence l’art, mais le désamorce en même temps. Il vide l’art de son pouvoir de transformation de la vie, et prive réciproquement la vie des ressources de l’artification. De la religion, il resterait donc, par-delà son affaiblissement, et dans un domaine qui n’était pas originellement le sien, l’essentiel : la transcendance, la séparation, le mystère – c’est-à-dire ce que le pragmatisme de Shusterman combat depuis L’Art à l’état vif . Dès lors, l’art peut apparaître comme « le prolongement de la religion par d’autres moyens » (p. 13). ■ ■ 1. P. Bourdieu et A. Darbel, L’Amour de l’art. Les musées d’art européens et leurs publics, Paris, Minuit, 1966 (2 e édition augmentée en 1969).