Nazan Maksudyan À la recherche de l’enfance perdue Résistance du biographique et défense de l’espace public En Turquie, la génération née à l’époque du putsch militaire du 12 septembre 1980 a été baptisée « jeunesse dépolitisée ». Elle, c’est-à-dire nous, est le produit d’une constitution rigoureuse et restrictive, qui poursuivait deux objectifs majeurs : renforcer l’exécutif par des pouvoirs extraordinaires et abandonner les citoyens à leur isolement et à leur faiblesse. Cette faiblesse résultait de la réduction quotidiennement accrue de leurs droits et de leurs libertés. L’État avançait parallèlement d’innombrables autres prétextes pour pouvoir lever les libertés déjà restreintes avec des formulations abstraites et vagues telles que « unité indivisible de l’État », « sécurité et ordre nationaux », « morale publique » etc. La presque totalité de la jeunesse politisée des années 1970 fut arrêtée, incarcérée et torturée à mort dans les cellules des prisons – ou ce qui était alors qualifié de « laboratoires ». Plus de 120 000 personnes eurent à subir ces terribles méthodes de répres- sion – qu’on se souvienne de la Technique Ludovico dans le film Orange Mécanique. Ceux qui ont survécu sont devenus infirmes, physiquement ou psychiquement. Tous les groupements politiques ou professionnels furent dissous, légalement interdits ou même criminalisés par le putsch, les hommes isolés les uns des autres. Les perspectives de réorganisation étaient égale- ment infimes, toutes les initiatives collectives étant déclarées suspectes de manière générale. Les putschistes voulaient une société d’individus isolés, inorganisés, et ils y réussirent parfaitement par des lois et des règlements anti-démocratiques, par des violations extrêmes des Droits de l’homme et par leur propagande politique. Les enfants étaient endoctrinés dans les écoles par une propagande isolationniste largement diffusée aussi dans les médias. Cette propagande était littéralement inhalée par tous les citoyens.