Des carabins pour l’Empire du Milieu L’accueil d’étudiants chinois en médecine à Hanoï, 1902-1930 SARA LEGRANDJACQUES Résumé Créée en 1902, l’École de médecine à Hanoï accueille dès 1905 des étudiants chinois. Ce recrutement régional doit participer au rayonnement français en Asie en formant des aides-médecins destinés à une carrière dans leur pays d’origine. Enjeux éducatifs et diplomatiques se mêlent, mobilisant autorités coloniales, impériales et représentants français en Chine. Toutefois, le recrutement de ces « carabins » asiatiques demeure limité jusqu’aux années 1930, souffrant à la fois de concurrences étrangères et des limites d’une formation scientifique « à la française ». Mots-clés : Étudiants – Médecine – Indochine – Chine – Hanoï. Abstract Med Students for China: The Arrival of Chinese Medical Trainees in Hanoi, 1902-1930 Established in 1902, Hanoi school of medicine admitted Chinese students as early as 1905. This regional recruitment aimed at reinforcing French influence over Asia by training medical assistants for institutions located in China. Educational and diplomatic stakes intertwined through the actions of colonial and imperial authorities and diplomatic representatives in China. However, the enrollment of med students remained limited until the 1930s, suffering from foreign competition and from a limited “Frenchificated” scientific training. Keywords: Students – Medicine – Indochina – China – Hanoi. En février 1908, le consul français en poste dans la ville chinoise de Hoi Hao, actuelle Haikou située au nord de l’île de Hainan, s’adresse au gouverneur général de l’Indochine pour lui annoncer l’arrivée imminente de deux étudiants chinois embarqués sur un vapeur britannique 1 . Le diplomate précise qu’il a fourni à chacun des voyageurs une lettre de recommandation afin qu’ils intègrent l’École de médecine de Hanoï 2 . Ces mobilités étudiantes ne sont pas inédites à la fin de la décennie 1900 : des Chinois ont quitté leur terre d’origine dès les lendemains de la guerre sino-japonaise de 1894-1895 pour intégrer des établissements japonais 3 . L’ouverture de la première école supérieure d’Indochine en 1902 conduit, par la suite, à l’arrivée de jeunes gens originaires de l’Empire du milieu. Par l’intermédiaire des représentants diplomatiques français, ceux-ci répondent à l’offre des autorités coloniales qui ambitionnent d’accueillir des étudiants asiatiques non-indochinois au Tonkin, protectorat septentrional de l’Union indochinoise, où se trouve Hanoï. Former des médecins devient un enjeu régional alors que la France tend à développer son influence en Chine depuis la fin du XIX e siècle. Cette facette de la diplomatie française en Extrême-Orient a déjà été mise en avant par l’historiographie à travers l’étude des initiatives culturelles et scientifiques telles que la création d’écoles et d’institutions médicales dans les villes ouvertes et les provinces méridionales jouxtant 1 Sara Legrandjacques est agrégée d’histoire. Elle termine actuellement une thèse sur les mobilités étudiantes en Asie coloniale (années 1850-1940) à travers une étude croisée de l’Inde britannique et de l’Indochine française sous la direction de Pierre Singaravélou, Centre d’histoire de l’Asie contemporaine (CHAC), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et UMR Sirice. 2 Archives nationales d’outre-mer (ANOM), Gouvernement général de l’Indochine (GGI), dossier 44 136 : Élèves chinois à l’École de médecine de l’Indochine : « Courrier du consul de France à Hoi Hao au gouverneur général de l’Indochine (GouGal), 17 février 1908 ». 3 Cf. par exemple : « Chroniques », Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient, 1906 ; Eric W. Maeder, « Aux origines de la modernisation chinoise : les étudiants chinois au Japon », Relations internationales, n° 26, 1981, p. 161-166.