1 Chapitre 6. Travail, vie, pouvoir: le travail vivant face aux théories de la biopolitique Jean-Philippe Deranty Pour nombre de chercheurs en philosophie et en sciences sociales aujourd’hui, l’approche psychologique du travail que Christophe Dejours a développée au long de ses écrits joue un rôle qu’on peut qualifier de paradigmatique. La psychodynamique du travail est destinée au départ à fournir des réponses aux problèmes spécifiques, notamment épistémologiques et méthodologiques, que soulève l’intervention clinique dans les milieux de travail. Mais l’originalité et la richesse de ses concepts et analyses, et la fécondité de ses conclusions, produisent une vision de la vie sociale d’une ampleur théorique telle que ce modèle a pu être mis à profit par des chercheurs dont les buts sont extérieurs à la clinique. La psychodynamique du travail offre une perspective nouvelle, une approche méthodologique et une batterie de concepts originaux, pour aborder les questions auxquelles se consacrent des disciplines qui étudient la vie sociale sous d’autres points de vue, notamment la philosophie sociale et la philosophie politique. Cette capacité de l’approche psychodynamique à étendre ainsi sa zone d’influence théorique au-delà de sa sphère de spécialisation initiale tient à son objet même : le travail, et à la thèse fondamentale qu’elle avance à son propos : la centralité du travail, qui touche non seulement les vies individuelles mais aussi bien la vie en commun. L’approche psychodynamique du travail met en forme et donne une cohérence théorique forte à une intuition qui parait encore fondamentale pour beaucoup de théoriciens du social et du politique : le travail est un type d’expérience et de relation sociale privilégié, et il possède, au-delà de ses dimensions économiques spécifiques, une portée plus générale, du fait de son impact sur les vies subjectives et de son importance pour la vie sociale. L’influence de la psychodynamique du travail dans le champ théorique, au-delà de la clinique, reflète ainsi l’impact du travail dans la vie sociale et la politique, au-delà de l’économique.