Elihu Katz Hebrew University of Jerusalem L'HÉRITAGE DE GABRIEL TARDE Un paradigme pour la recherche sur l'opinion et la communication Traduit de l'anglais par Eric Maigret, et Daniel Dayan Qui le premier a affirmé 1 que la presse alimente la conversation 2 , que la conversation façonne l'opinion, et 3 que l'opinion déclenche l'action ? La réponse qui vient immédiatement à l'esprit serait : « Paul Lazarsfeld, dans ses études sur le vote ». Pourtant si vous aviez posé la question à Paul Lazarsfeld celui-ci vous aurait répondu : « Gabriel Tarde, dans son essai, "La conversation" ». Avocat, fonctionnaire, statisticien, romancier, spécialiste d'histoire sociale, Gabriel Tarde avait l'âme d'un psychologue social féru de recherche empirique. On se souvient surtout aujourd'hui de l'adversaire malheureux de Durkheim et de son ouvrage Les Lois de l'imitation. Mon intention n'est pas de me présenter en expert de son œuvre, j'ai le sentiment cependant qu'il mérite d'être mieux lu et remémoré qu'il ne l'est aujourd'hui. Ce dont je suis sûr, c'est que la plus grande attention doit être accordée à l'un de ses essais, quasiment inconnu, sur Vopinion et la conversation. Cet essai me paraît être le document fondateur de l'un des paradigmes dans notre champ. L'essai de Tarde (1899) représente en effet un programme pour la recherche sur l'opinion publique et la communication de masse, aussi valide aujourd'hui qu'il l'était alors. Il soutient que les moyens de communication de masse n'ont qu'une faible influence directe sur l'opinion sauf lorsqu'ils sont repris comme sujets de conversation. Il ne s'agit pas véritablement du « flux à deux étapes » de The People's Choice (Lazarsfeld et alii, 1944). Selon cette formulation, les messages politiques, s'ils accèdent aux réseaux interpersonnels, le font par l'intermédiaire d'une HERMÈS 11-12, 1992 265