Le puzzle et la partition : Les jeux – de lecture – sont-ils faits ? Antoine Constantin Caille Université de Louisiane à Lafayette antoineconstantincaille@gmail.com Comment comprendre le rapport entre écriture et lecture, écrivain et lecteur ? Afin de donner (ou plutôt de reprendre) quelques directions de réponse à cette question, nous jouerons sur la plasticité de l’expression proposée pour thème de ce numéro : « Faites vos je(ux) ». On remarquera d’abord que l’énoncé se donne comme un ordre. Nous prendrons alors pour premier symbole du rapport entre écriture et lecture, un jeu dont la règle – l’ordre reçu par quelconque personne acceptant de jouer le jeu – dicte de retrouver un ordre, ou plus exactement l’ordre, la seule combinaison permettant de recomposer un ensemble mis en pièces : le puzzle. Georges Perec, dans son « Préambule » à La vie mode d’emploi, utilise le puzzle comme métaphore du rapport entre écrivain et lecteur. En opposant le puzzle en bois au vulgaire puzzle en carton (découpé aléatoirement à la machine), il montre combien ce jeu noue ses deux acteurs – son artisanal fabricant et le joueur. Le faiseur de puzzle pourrait dire « faites vos je(ux) » au(x) poseur(s) de puzzle ; mais il dirait par là : « refaites mon jeu » tel que je l’ai conçu. On devrait alors convenir que le puzzle comme métaphore laisse peu de jeu au lecteur – le jeu qu’il lui laisse est joué d’avance, prévu par un faiseur-écrivain omniscient. Il faut néanmoins creuser cette métaphore : le texte, avant d’en être un pour le lecteur, n’est-il pas un puzzle pour l’écrivain lui-même, qui cherche à composer un ordre nécessaire entre des éléments dans le complexe réseau virtuel de compossibilités et d’incompossibilités que lui offre son langage ? Ce serait le langage lui-même qui dirait aux écrivains « faites vos je(ux) », avec un sous-entendu narcissique similaire à celui de l’énoncé du faiseur de puzzle – et sous l’expression trompeuse il faudrait entendre que l’écrivain fait le jeu du langage, se plie à son ordre caché, en pensant exprimer sa propre personnalité. Jouer pleinement ce jeu, avec acharnement, ce serait finalement reconnaître au langage sa supériorité, au rapport entre écrivain et lecteur sa secondarité, et du je reconnaître la défaite. Une comparaison entre les Poésies de Mallarmé et son étrange poème final, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, permet d’entrevoir une nouvelle direction de pensée. L’expression prend sa tournure temporelle : « faites vos je(ux) » avant que les dés ne s’arrêtent, avant que le destin ne soit décidé. Le poème maintient la lecture dans ce temps où les jeux se font, où les possibilités sont ouvertes : il ne se propose pas comme une œuvre achevée, il replonge son lecteur dans la