Nathalie Heinich CNRS, Centre de Recherche sur les Arts et le Langage ART CONTEMPORAIN, DÉRISION ET SOCIOLOGIE Le propre de l'art contemporain est de cultiver toutes sortes de distances : distance physique entre l'artiste et son matériau, distance culturelle avec le bon goût, distance ontologi- que avec les critères définissant traditionnellement l'œuvre d'art, distance juridique et morale avec les règles de la vie en société 1 ... Parmi ces formes de distance, la dérision est l'une des plus constantes. Mais son statut ambigu nous place au cœur des problèmes posés, de façon générale, par l'utilisation même du terme de « dérision », quel que soit son domaine d'application : une fois de plus, « ce que l'art fait à la sociologie », c'est de nous obliger à nous interroger sur des notions qui nous paraissaient aller de soi 2 . Faut-il en effet — première acception — considérer la dérision comme une propriété de l'œuvre même, lorsque celle-ci constitue une profanation volontaire des valeurs artistiques, une « provocation » voulue par l'artiste, comme dans le cas du canular ? C'est là la définition ancienne du terme « dérisoire » : « qui est dit ou fait par dérision ». Ou bien — deuxième acception — faut-il considérer la dérision comme une interprétation critique, par les specta- teurs, d'une œuvre perçue comme « dérisoire » ? C'est là la définition moderne de ce terme dans le dictionnaire : « qui mérite d'être tourné en ridicule » (et dont l'antonyme est « important »). Ou bien encore — troisième et dernière acception — faut-il y voir de la part de l'artiste une intention non seulement ludique mais politique, une volonté de contestation des valeurs établies, une forme de « subversion » ? Voilà qui nous ferait alors souvenir qu'un antonyme de « déri- soire » est « respectueux ». Mais plus importante encore est la question suivante : face à ces trois interprétations, quelle posture le sociologue doit-il adopter ? Doit-il reprendre le discours des artistes, lorsqu'ils se vantent de tourner les valeurs de sens commun en dérision ? Ou le discours des opposants à l'art contemporain, qui le jugent « dérisoire » lorsqu'ils ne le décrètent pas « scandaleux » ? Ou encore le discours des défenseurs de l'art contemporain, qui voient dans son usage de la dérision HERMÈS 2% 2001 121