médecine/sciences
m/s n° 6-7, vol. 28, juin-juillet 2012
DOI : 10.1051/medsci/2012286002
médecine/sciences 2012 ; 28 : 565-90
NOUVELLES
MAGAZINE
565
1
UR892 INRA (Institut national de la recherche agronomique),
virologie et immunologie moléculaires,
78350 Jouy-en Josas, France ;
2
UMR1313 INRA, génétique animale et biologie intégrative,
78350 Jouy-en-Josas, France.
vincent.beringue@jouy.inra.fr
Un agent infectieux
de nature protéique
Le prion est le pathogène responsable,
chez les mammifères, de désordres neu-
rodégénératifs d’issue fatale dénommés
encéphalopathies spongiformes trans-
missibles (EST) ou maladies à prion. Les
EST affectent à la fois l’homme (maladie
de Creutzfeldt-Jakob [MCJ]) et les ani-
maux de rente ou sauvages (tremblante
du mouton, encéphalopathie spongi-
forme bovine [ESB], maladie du dépéris-
sement chronique des cervidés [MDC]).
Les prions sont essentiellement composés
d’agrégats d’une forme anormalement
repliée (PrP
Sc
) d’une protéine de l’hôte,
la protéine prion cellulaire (PrP
C
). La PrP
C
est une protéine membranaire glycosylée,
exprimée de façon quasi ubiquiste dans
l’organisme. Sa séquence en acides ami-
nés est très conservée entre les espèces.
Bien que son rôle physiologique ne soit pas
formellement établi, sa présence apparaît
importante au cours du développement
embryonnaire [1, 2]. L’invalidation expé-
rimentale de PrP
C
rend les animaux résis-
tants aux prions. Lors des étapes initiales
de l’infection, l’interaction physique entre
les oligomères de PrP
Sc
du prion infec-
tant et la PrP
C
de l’hôte induirait son
changement de conformation, notam-
ment un enrichissement en feuillets ,
enclenchant ainsi un cycle autoentretenu
de multiplication des prions au cours
duquel la PrP
C
produite par les cellules
serait convertie par les molécules de PrP
Sc
précédemment néosynthétisées [3]. Dans
le cerveau, cela conduit à l’accumulation
de PrP
Sc
sous forme de dépôts de type
amyloïde, contribuant ainsi aux désordres
neurodégénératifs caractéristiques des
EST. Bien que ce mode de propagation
s’apparente à celui décrit dans d’autres
protéinopathies telles que la maladie
d’Alzheimer ou de Parkinson, il produit
dans le cas des EST un agent authentique-
ment infectieux pour la même espèce ou
d’autres espèces de mammifères.
Compatibilité conformationnelle
et barrière d’espèce
Comme les pathogènes convention-
nels, les prions arborent une diver-
sité de souches au sein d’une même
espèce-hôte. Ces souches se différen-
cient par leurs propriétés biologiques
(temps d’incubation chez l’hôte infecté,
neuropathologie) et physicochimiques
(profil électrophorétique, résistance de
la PrP
Sc
à des agents dénaturants). En
l’absence d’acides nucléiques spéci-
fiques, la diversité des souches tien-
drait à la capacité de la PrP
Sc
d’exister
sous plusieurs conformations stables,
capables de transmettre fidèlement une
information biologique spécifique [4]. Le
support structural de cette information
biologique reste à déterminer. Il pourrait
impliquer la structure tertiaire et/ou
quaternaire de la protéine [5].
Les prions peuvent également se trans-
mettre d’une espèce à une autre et pré-
senter un risque zoonotique : le variant
de la MCJ apparu en 1996 chez l’homme
lors de la crise dite de la « vache folle »
provient de l’ingestion d’aliments conta-
minés par les prions ESB. La capacité
des prions à se propager entre espèces
différentes est limitée par une barrière,
communément appelée barrière d’espèce.
La recherche de signes neurologiques
typiques de la présence des EST et de PrP
Sc
dans le cerveau est le moyen classique-
ment utilisé pour apprécier la porosité de
cette barrière, l’absence concomitante de
ces marqueurs traduisant la faible récep-
tivité apparente des animaux inoculés. Au
plan moléculaire, la transmission interes-
pèces reposerait sur le degré de compa-
tibilité spatiale entre les conformations
de la PrP
C
de l’hôte et de la PrP
Sc
du prion
infectant (la souche). Intrinsèquement,
la PrP
C
de l’hôte pourrait n’adopter qu’un
nombre fini de conformations dans sa
forme PrP
Sc
pathologique. La barrière
d’espèce sera faible si la PrP
Sc
infectante
appartient à ce panel de conformations
possibles. Sinon, la barrière sera forte et
ne sera éventuellement franchie que via
l’émergence d’un « mutant » compatible
susceptible de présenter de nouvelles
propriétés biologiques [4, 6]. À l’inverse,
l’expression chez une souris transgé-
nique du gène Prnp (codant pour PrP
C
) de
l’espèce hétérologue donneuse de prion
permet d’estomper la barrière de trans-
mission entre cette espèce et la souris
(Figure 1).
Tissu extraneural
et transmission interespèces
À partir de ce modèle de compatibilité
conformationnelle s’est posée la ques-
tion de l’influence du tissu d’un même
Transmission
interespèces des prions
Le tissu lymphoïde s’en mêle
Vincent Béringue
1
, Jean-Luc Vilotte
2
, Hubert Laude
1
NOUVELLE
Photo : prions (en vert) visualisés par immunofluorescence
dans une rate de souris (en rouge les lymphocytes B de la
rate) (© INRA/VIM/V. Béringue).