LES CAHIERS DU JOURNALISME N O 12 – AUTOMNE 2003 296 L’expression des jugements de valeur en journalisme Gilles GAUTHIER* Professeur Département d’information et de communication Université Laval (Québec) « Le mot... permet d’exprimer les phénomènes les plus variés. Ces phénomènes, on les exprime : on croit donc les expliquer. » (Gaston Bachelard) L e lecteur de journaux est à même de constater qu’il arrive souvent aux journalistes de ne pas se contenter de rapporter l’actualité, mais aussi d’en proposer une certaine estimation ou appréciation. Voici un exemple particulièrement clair : « En 1997, le Bloc a récolté, après une campagne désastreuse, près de 37,86% des voix, comparativement à 49,3% quatre ans plus tôt »(Manon Cornellier, « Un effet Martin surévalué ? », Le Devoir, 23 mars 2000) 1 . À travers un rappel statistique, le journaliste qualifie de « désastreuse » la campagne électorale du Bloc québécois de 1997. De semblables estimations peuvent être retrouvées dans des articles d’information (même si, suivant une norme traditionnelle d’objectivité encore largement en vigueur dans la presse nord- américaine, elles devraient en être exclues), mais aussi et surtout dans des articles d’analyse 2 et de prise de position. Quand les journalistes émettent de telles appréciations, ils formulent ce qu’on appelle en philosophie analytique du langage des « énoncés ou jugements de valeur » ( value judgments ). Un grand nombre de chercheurs de ce courant philosophique 3 caractérisent l’énoncé de valeur en comparaison de son contraire, l’énoncé ou jugement de fait ( fact judgment). Celui-ci a pour fonction de décrire 17-Gauthier 04/08/03, 23:09 296