Subjectivité et médecine générale Isabelle DAGNEAUX Paru dans Ravez Laurent, Tilmans-Cabiaux Chantal, La médecine autrement ! Pour une éthique de la subjectivité médicale, Namur : Presses Universitaires de Namur, 2011. La question de la place de la subjectivité en médecine générale peut sembler triviale. Chaque jour des situations sont vécues où la singularité des patients qui viennent consulter donne lieu à une rencontre particulière, à des décisions qui leur soient les mieux adaptées. Et pourtant la médecine générale est aussi le fruit de la médecine scientifique qui tend à « évacuer » petit à petit, et de plus en plus profondément, la subjectivité de la sphère de la santé et de la maladie. Un patient opéré d’une diverticulose, compliquée d’infection et d’hémorragie, est venu quelques semaines après son intervention à la consultation. Son discours regorgeait de phrases de type « Ils ne m’avaient pas dit… » : Le temps de récupération, les complications éventuelles de la maladie ou du traitement, les conséquences sur la vie de tous les jours au retour à domicile. Il me proposait de faire profiter d’autres de son expérience : « Moi, maintenant, je pourrais leur dire, expliquer à d’autres, parce que j’ai noté toute une série de choses, observé, fait des rapprochements… ». Prenons-nous souvent au sérieux ce genre de propositions ? Celles-ci se voient souvent négligées sous le prétexte que « cela ne fait pas sérieux » ou que « cela n’est pas objectif ». L’intervention de ce patient m’a fait prendre conscience d’un fossé entre notre vision médicale des choses et le fait que la maladie reste toujours un événement unique dans la vie d’un patient. C’est une des distances entre objectivité et subjectivité dans notre pratique de la médecine. Engager la réflexion sur ce sujet nous fait prendre conscience du défi que représente l’articulation de la subjectivité et de l’objectivité. Tant d’éléments ne sont pas (ou peu) objectivables : l’angoisse ou les hallucinations, bien sûr, mais aussi la douleur, le fait de ne plus supporter une toux, ou encore la peur d’effets secondaires dus à un médicament, … Lorsque nous enseignons aux étudiants en médecine à structurer une consultation, nous utilisons l’acronyme « SOA(E) P » pour « Subjectif, Objectif, Appréciation ou Evaluation, Planification ». Cette dichotomie entre le subjectif et l’objectif a de quoi poser question, puisqu’il est entendu que l’histoire du patient entre dans le « S » et ce que nous observons par l’examen clinique dans le « O », dans une sorte d’opposition suspecte où il faudrait vérifier et objectiver ce qui est dit. La transformation de l’acronyme en « HOAP » qui place l’Histoire en premier lieu suivies des Observations ouvre déjà d’autres perspectives. Nous aborderons ici la question de l’articulation entre subjectivité et objectivité en médecine générale à travers la question du simple et du complexe. En reconnaissant d’abord un postulat : il s’agit d’« articuler » objectivité et subjectivité. « Articuler » voudrait dire ici : ne pas donner la préséance à l’une ou à l’autre, ni d’ailleurs figer leurs rôles respectifs, mais prendre en compte leurs interactions. Si nous nous inspirons de l’image d’une articulation du corps humain, où deux os s’articulent au moyen de ligaments, capsule, tendons, cartilages, ainsi objectivité et subjectivité seraient toutes deux nécessaires à l’exercice de la médecine, et s’articuleraient de façon dynamique sous différentes modalités. La médecine générale nous