INTRODUCTION Au miroir de l’ethnologie : Développement de l’anthropologie sociale et culturelle et construction nationale en Haïti et à Cuba Kali Argyriadis, Emma Gobin, Maud Laëthier, Niurka Núñez González En Haïti et à Cuba, il existe de longues traditions anthropologiques comme en atteste la production intellectuelle du XIX ème et du XX ème siècles. Force est cependant de constater que dans ces pays et au-delà, elles demeurent mal connues et parfois réduites à quelques figures y ayant acquis le statut de « héros épistémiques » (Bourdieu, 1984 ; Jamin, 1988 : 470). Fondé sur une réflexion critique et comparée, cet ouvrage a pour objectif de donner à connaître et à penser un pan de l’histoire de ces « anthropologies nationales », dont les prémices et les orientations prises entre la fin du XIX ème et la première moitié du XX ème siècle gagnent à être mises en perspective. En s’attachant à appréhender leur élaboration dans les liens qu’elles entretiennent à différents champs, l’enjeu est d’abord d’interroger histoire de la discipline et histoire des idées politiques dans leurs effets réciproques. Il s’agit ainsi de mettre en évidence le rôle que l’anthropologie, prise dans la multiplicité de ses productions, a pu jouer dans la construction de la nation (et des idées sur la nation) en Haïti et à Cuba. Par ses interrogations sur l’identité et l’altérité, par ses liens avec les sphères intellectuelle et artistique, par la diversité des engagements de ceux qui l’ont faite au fil du temps, par la pluralité, encore, de leurs manières de la pratiquer ou de la divulguer, elle a en effet contribué à modifier significativement la perception que ces sociétés avaient d’elles-mêmes et des autres. À partir d’une approche historique sensible aux processus de circulation et d’interconnexion (de personnes, de débats, d’idées, de concepts), l’ambition est en outre de saisir les réflexions produites à l’échelle nationale dans leur dialogue et, selon les périodes, leurs jeux d’influences mutuelles avec d’autres anthropologies – caribéennes, latino-américaines, mais aussi européennes et nord-américaines. Au tournant du XIX ème et du XX ème siècles, comment les théories raciales d’un Arthur de Gobineau ou d’un Paul Broca ont-elles été discutées en Haïti et à Cuba ? Qu’en a-t-il été, plus tard, des idées d’un W.E.B. DuBois sur la condition « noire », des réflexions d’un Léo Frobenius sur « l’âme des peuples » ou, dès la fin des années 1930, des propositions d’un Melville J. Herskovits sur les processus d’ « acculturation » ? Dans quels types de production et sur quelles scènes (nationales ou internationales) ont-elles été débattues et comment les discussions ainsi menées par des penseurs cubains et haïtiens ont-elles été reçues ? De quelles manières ont-elles, en retour, influé sur la façon dont se sont (re)posés ces débats dans d’autres contextes régionaux et/ou nationaux ? Telles sont quelques-unes des questions qui ont guidé la conception de cet ouvrage ainsi que la sélection et la discussion comparée des textes qui y figurent. Visant à écrire l’histoire de ces anthropologies longtemps restées, malgré leur ancienneté, « sans histoire » (pour reprendre l’expression d’Esteban Krotz, 1997 : 240), le projet de cette anthologie émane en somme de la volonté d’en consolider la présence et le renouveau dans les actuels paysages universitaires haïtien et cubain, où elles souffrent d’une certaine précarité institutionnelle et de problèmes d’accès à certaines (res)sources bibliographiques. Par un décentrement heuristique vis-à-vis des récits usuels de l’histoire de la discipline (souvent envisagée depuis les États-Unis, la France, l’Angleterre et, dans une moindre mesure, l’Allemagne – y compris dans les versions qui en sont souvent enseignées dans les universités latino-américaines ou caribéennes), cet ouvrage entend donc contribuer à en revisiter et en enrichir aussi la narration en d’autres lieux. Si l’importance de certaines écoles anthropologiques nationales, comme celles du Mexique ou du Brésil, a déjà été mise en lumière, il n’en va en effet pas de même dans les cas de Cuba ou Haïti. Selon les périodes et/ou les thèmes, d’importants jalons ont été posés en matière d’histoire de la discipline dans les deux archipels. Il reste toutefois fort à faire dans ce domaine ; ce à quoi s’attache cet ouvrage pour ce qui est de la période, fondatrice, qui va des années 1880 aux années 1950. Destins croisés, matrices de pensée communes et naissance de la discipline Nombre d’éléments confèrent sa pertinence à la mise en perspective des trajectoires de l’anthropologie en Haïti et à Cuba. Parmi eux, certains touchent aux échanges soutenus développés par différentes figures intellectuelles des deux pays, d’autres à de multiples influences réciproques sur le plan ‘culturel’, d’autres encore à des projets politiques comparables qui, tous, ont nourri les questionnements dont s’est emparée la pensée anthropologique dans ces pays. Voisines situées sur les deux plus grandes îles des Antilles, Cuba et Haïti ont en effet des histoires qui les distinguent en partie dès la fin du XVIII ème siècle : Haïti conquiert son indépendance en 1804, Cuba n’obtiendra la sienne qu’en 1898. Pourtant, l’une et l’autre demeurent étroitement connectées, notamment au tournant du XIXème et du XXème. Outre que les deux pays partagent déjà leur plus ou moins lointain passé colonial, esclavagiste, structuré par une économie de plantation (Mintz, 1959 ; Moreno Fraginals, 1964 ; Bénot & Dorigny, 2003) – dimensions caractéristiques de ce que Roger Bastide nommait les « Amériques Noires » (1967) –, différents mouvements de personnes et d’idées ont successivement uni, ou inter-relié, leurs destins. Ainsi, les colons qui fuyaient Saint-Domingue et les luttes révolutionnaires débutées en 1791 s’installèrent en masse à Cuba (principalement dans la zone orientale), contribuant à y influer sur certaines dimensions économiques, linguistiques et culturelles : ils y introduisirent la culture du café, de nouvelles techniques agricoles et, avec leurs esclaves, le créole (localement appelé patuá) ainsi que certaines pratiques musicales, culinaires et religieuses. Leur présence précoce se révèle à l’origine d’un imaginaire d’Haïti porteur d’une ambivalence fondatrice dans l’île. Elle favorise en effet la diffusion de récits terrifiants de massacres instaurant une « peur du Noir » tenace, entretenue par les autorités coloniales (Pérez de la Riva, 2013 [1979] ; Gómez, 2013). Elle est en même temps à l’origine d’une vision héroïque inspiratrice qui va faire de la Révolution