HISTOIRE DE LA BEAUTE A L ’AGE CLASSIQUE A propos de Fabienne Brugère, L’Expérience de la beauté. Essai sur la banalisation du beau au XVIII e siècle (Vrin, « Essais d’art et de philosophie », 2006) [Article paru dans la revue Critique, n°737,octobre 2008, p.793-803] L’une des questions centrales de la philosophie de l’art concerne la détermination des critères qui permettent d’affirmer (ou de nier) qu’une chose est belle et mérite à ce titre d’être (ou non) considérée par tous comme une « œuvre » d’art, à apprécier comme telle. Cette question recèle un paradoxe bien connu : comment déterminer en effet objectivement et universellement le « beau » alors même que la beauté du beau relève du « goût », soit de ce qui constitue l’essence même de la subjectivité, et paraît donc liée au plaisi r singulier pris à contempler tel ou tel objet (naturel ou artificiel) ? On sait comment Kant, à la fin du XVIII e siècle, a résolu ce paradoxe en fondant l’esthétique moderne sur une attitude contemplative, le désintéressement, qui tend à soumettre l’expérience de la beauté à un idéal, celui de la forme qui prescrit ses règles à l’art en élaborant la norme du goût. Or, la beauté est -elle bien vouée à se séparer de l’ordinaire, c’est-à-dire aussi bien des choses ordinaires que de l’attitude ordinaire (perceptive, affective ou utilitaire) que nous entretenons spontanément avec elles ? Et celui qui dit : « Ceci est beau » est-il nécessairement cette instance impersonnelle de jugement, dégagée de toute ancrage empirique, que décrit Kant ? Ces questions forment en un sens le point de départ de la démarche philosophique de Fabienne Brugère dans son dernier ouvrage, L’Expérience de la beauté. Essai sur la banalisation du beau au XVIII e siècle (ensuite cité EB). Cette démarche prend appui sur un autre « modèle esthétique des Lumières » (EB , p.14) que le modèle kantien, un modèle empiriste tel qu’il s’est élaboré notamment en Ecosse au cours du XVIII e siècle, autour de penseurs comme Cudworth, Shaftesbury, Hutcheson, Hume, Reid ou Smith. Le Scottish Enlightenment se trouve ainsi réhabilité comme un moment philosophique à part entière, avec sa cohérence problématique propre, qui ne saurait être réduit à une simple étape, pré-critique, dans la constitution de la modernité esthétique. De manière étonnante, ce programme de travail ambitieux paraît pourtant trouver sa propre justification théorique dans une interrogation concernant « notre regard actuel sur la beauté » (EB , p.11). Le livre s’ouvre en effet sur le constat d’une certaine péremption de la référence à