Vive le marché ? David Cayla « Ce qui se cache derrière la plupart des arguments contre le marché libre c’est le manque de foi dans la liberté elle-même » Milton Friedman (1962) [2018], Capitalisme et liberté, p. 51. 1- Qu’est-ce que le marché ? Nous échangeons avec autrui de très nombreuses manières et à de très nombreuses occasions. En discutant les uns avec les autres, en se rendant des services, en collaborant au travail, par l’achat ou la vente. Toute opération de réciprocité entre êtres humains est un échange, mais tous les échanges ne sont pas marchands et n’impliquent pas d’être organisés par un marché. Le marché représente le lieu où s’organise un type particulier d’échanges, ceux qui concernent les marchandises. Ces dernières correspondent à des biens ou des services standardisés, produits dans le but d’être vendus. Ce qui distingue la transaction marchande c’est qu’elle n’implique, en théorie, au- cun lien affectif ou personnel. En effet, la très grande majorité des échanges que nous entretenons au cours d’une journée se font avec des proches ou des personnes que nous connaissons. Sur un marché, au contraire, nous échangeons avec des inconnus les marchandises qui nous intéressent. La transaction marchande fait donc l’impasse sur les autres formes d’échange, celles qui participent à créer des liens sociaux, pour se focaliser sur l’objet échangé. C’est une transaction économique de pur intérêt. Dans ce contexte, se pose évidemment la question du prix auquel l’échange se conclut. Or, sur un marché, acheteurs et vendeurs se trouvent dans une situation de rivalité car leurs intérêts sont à la fois complémentaires (chacun a besoin de l’autre), mais aussi contradictoires. Les uns désirent un prix faible, les autres un prix élevé. Comment les deux parties parviennent-elles à s’entendre sur un prix ? On pourrait croire que tout est affaire de négociation, de marchandage, et que cela dépend finalement des individualités et du talent de chacun. Mais sur un marché, cela ne se passe pas ainsi. En effet, comme la marchandise est stan- dardisée on peut comparer les opérations de vente entre elles. Si ce smartphone s’est vendu 500 euros il y a une heure il sera difficile, pour les deux parties, de s’écarter beaucoup de ce prix. Le marché a donc une fonction essentielle : il permet de déterminer des prix qui sont relativement indépendants des talents de négociation et qui s’imposent comme une caractéristique des marchandises elles- mêmes, un prix objectif qui résulte des transactions antérieures. En fait, le marché sort la transaction d’un simple rapport fondé sur une rivalité interindividuel pour lui substituer un rapport social entre groupes aux intérêts contradictoires. Il crée un prix conventionnel qui fait dire à chaque acheteur qu’obtenir ce smartphone pour 490 euros c’est faire une bonne affaire même si, en d’autres circonstance, des vendeurs aurait été prêts à le vendre 400 euros. Les espérances de chacun se construisent par rapport au prix de marché constaté autour de soi. Le problème est que ce prix de marché est arbitraire et dépend de la manière dont s’organisent les rap- ports de force collectifs entre acheteurs et vendeurs. Si l’ingénieur gagne cinq fois plus que l’aide-soi- gnant, le trader cinq fois plus que l’ingénieur et le footballeur cinq fois plus que le trader, ce n’est certainement pas en raison d’un quelconque impératif économique. Après tout, la contribution sociale