1400 - La Presse Médicale 5 novembre 2005 • tome 34 • n°19 cahier 1 H ISTOIRE DE LA MÉDECINE L’ histoire de Semmelweis nous éclaire quant à la dif- ficile acceptation des innovations dans le domaine scientifique et médical. Semmelweis, Alexander Gordon et Oliver Wendell Holmes,ont introduit le rôle des mains dans la transmission des infections; intro- duction qui fut lente et laborieuse – tout ceci intervenant avant la révolution pasteurienne qui, d’ailleurs, connaîtra elle aussi, malgré la force des arguments, un moment de latence avant son acception pleine et entière dans les milieux médicaux et chirurgicaux, jusqu’à même en deve- nir d’une certaine façon dogmatique. INFECTIONS FATALES Ignatz Philippe Semmelweis fut un héros “tragique” dans le sens plein du terme: « Situation où l’homme prend dou- loureusement conscience d’un destin ou d’une fatalité qui pèse sur sa vie, sa nature ou sa condition même » 1 , mort dans l’absence de reconnaissance, décédé à la suite de ce qu’il avait toujours cherché à combattre: l’infection. Pour Céline, « ce fut un très grand cœur et un grand génie médi- cal. Il demeure, sans aucun doute, le précurseur clinique de l’antisepsie, car les méthodes préconisées par lui, pour éviter la puerpérale, sont encore et seront toujours d’ac- tualité. Son œuvre est éternelle. Cependant, elle fut, de son époque, tout à fait méconnue » 2 (Louis-Ferdinand Céline, alors Destouches, consacra à Semmelweis sa thèse de médecine en 1924). Ce médecin hongrois vécut de 1818 à 1865 et exerça ses talents de médecin dans différentes cliniques de Vienne. Il fut reçu docteur en obstétrique le 10 janvier 1846. Élève de Skoda et de Rokitanski, il fut nommé professeur assistant de Klin le 27 février de la même année. Son plus grand centre d’intérêt et de pré- occupation fut l’infection puerpé- rale; celle-ci, autrement dénommée “la fièvre des accouchées”, était considérée comme étant « de l’ordre de ces catastrophes cosmiques, inévi- tables » 2 , de ce qui est attendu, prévi- sible et pourtant inévitable – la fata- lité en quelque sorte. Le contexte dans lequel opéra Semmelweis est restitué, dans l’exagération drama- tique, par Céline: « Avant Pasteur plus de neuf opérations sur dix, en moyenne, se terminaient dans la mort ou par l’infection ». Citant Semmelweis: « Tout ce qui se fait ici me paraît bien inutile, les décès se succèdent avec simplicité.On continue à opérer, cependant, sans chercher à savoir comment pourquoi tel malade succombe plutôt qu’un autre dans des cas identiques 2 Ce chiffre de 90 % semble ici exagéré, mais ne fait que refléter l’horrible menace qui pesait sur les opérés. Les données fournies par Simpson, qui datent du milieu du XIX e siècle, font état de 62 % de décès postopératoires à l’Hôtel-Dieu de Paris et de 35-50 % dans les hôpitaux londoniens. AVANT SEMMELWEIS Oliver Wendell Holmes (1809-1894) s’était déjà intéressé au même problème et avait posé, dans son ouvrage The conta- giousness of Puerperal Fever, rédigé en 1843, la contagiosité de ces fièvres puerpérales. Il exposait ainsi sa thèse: « La fièvre puerpérale se transmet parfois d'une personne à une autre, directement et indirectement 3 L’auteur ne pouvait retrouver,dans le contexte des idées de son temps,l’origine des fièvres,c’est-à-dire les microbes:« « Je n'entrerai pas dans une dispute sur le mode particulier de l'infection, qu'il soit par l'atmosphère que le médecin porte autour de lui en entrant dans la chambre du malade, ou par l'application directe de virus sur des surfaces absorbantes dont sa main entre en contact.Plusieurs faits et opinions sont en faveur de chacune de ces thèses sur les modes de transmission. » Holmes nous relate son hésitation dans la cause de ces infec- tions et, parallèlement, met en avant ses propositions d’ac- tions, qui se révèlent relativement efficaces: « Lorsque je soi- gnais ces femmes en fièvre, après chaque visite je me chan- geais et me lavais les mains dans une solution de chlorure de chaux.Pendant cette période, j'ai soigné sept femmes en tra- vail, toutes ont récupéré sans maladie […]. Jusqu'à l'année 1830, je ne soupçonnais pas qu'une infirmière ou une sage- femme pouvait transmettre la maladie d'une patiente à une autre ; mais je pense maintenant que les faits mentionnés sont fortement en faveur de cette idée. » L’utilisation qu’il semble également préconiser du lavage des mains découle de la notion de “miasme”:« Et ajouter à tout cela le fait indis- cutable que dans l'enceinte d'un hôpital il y a souvent la génération d'un miasme, palpable dans le chlorure utilisé pour le détruire, si tenace que dans certains cas il défie toute extirpation, aussi mortel dans certaines institutions que la peste. » Des petites idées ont parfois l’efficacité de grandes; par leur simplicité, elles perdurent. Il faut agir même en cas d’incertitude scientifique, parce que le danger menace gra- Semmelweis ou du tragique en médecine Correspondance: Eytan Ellenberg, medical adviser, Arsenal\TBWA\ Worldhealth, 50-54, rue de Silly, 92100 Boulogne- Billancourt eellenberg@arsen al-targis.com © BSIP/John M. Daugherty