RÉFLEXIONS SUR LA COUVERTURE AUDIOVISUELLE DU RÉFÉRENDUM FRANÇAIS SUR LA RATIFICATION DU TRAITÉ CONSTITUTIONNEL EUROPÉEN PAR ERIC DACHEUX 1 Le 29 mai 2005, après un intense débat public, 69,3% des électeurs français sont allés se prononcer sur le référendum relatif au Traité constitutionnel européen. Ce taux, comparable à celui du Traité de Maastricht (69,7%), fait suite à une abstention particulièrement forte lors des dernières élections européennes de 2004 (57,46%). Les chaînes de télévision, publiques et privées, ont joué un rôle certain dans cette forte mobilisation : elles ont sensibilisé le public à l’importance du scrutin et, en prenant parti, ont contribué à passionner des débats jusqu’ici perçus comme techniques et ennuyeux. Auparavant, les citoyens ne se préoccupaient guère des questions européennes, tandis que les rédactions faisaient peu d’efforts pour les intéresser aux enjeux européens. Les débats sur le référendum semblent marquer la fin de ce cycle, mais paraissent, dans le même temps, annoncer un divorce profond entre les citoyens et les journalistes de l’audiovisuel. Qu’en est-il réellement? Trois idées force structurent notre propos. Premièrement, comprendre le débat public sur la Constitution européenne suppose que l’on s’interroge sur les stratégies développées par les acteurs politiques et médiatiques depuis le référendum précédent. Deuxièmement, il convient de relativiser la place actuelle des médias audiovisuels généralistes nationaux dans la fabrication et la transmission de l’information européenne. Troisièmement, le parti pris de l’audiovisuel ne doit pas se lire de façon normative comme une dérive déontologique propre à un secteur particulier, mais politiquement comme un phénomène général touchant tous les médias de masse. DU REFERENDUM DE MAASTRICHT AU REFERENDUM CONSTITUTIONNEL En 1993, l’Union européenne se réveille avec la «gueule de bois» : le Traité de Maastricht a été ratifié dans la douleur en France 2 et rejeté, une première fois, par le Danemark. Le large soutien de la population à l’idée européenne, que les sondages Eurobaromètre enregistraient, se transforme en méfiance critique vis-à-vis du système institutionnel de l’Union. Face à cette nouvelle donne, les acteurs politiques et médiatiques ne sont pas restés inactifs : ils ont développé des actions, mis en place des stratégies qui expliquent, en partie, l’ampleur du débat public français sur le Traité constitutionnel. En effet, le débat européen sur ce sujet n’est pas un phénomène soudain dû à un engouement de surprise et passionnel des médias pour la chose européenne. Contrairement aux idées reçues, le terrain européen n’était pas totalement en jachère dans les médias. En effet, entre Maastricht et le référendum sur la Constitution européenne, la presse audiovisuelle a renforcé sa couverture de l’Europe : une chaîne franco-allemande est née (ARTE), des émissions de radio et de télévision consacrées à l’Europe ont vu le jour 3 , des compétitions sportives et l’Eurovision sont régulièrement présents sur le petit écran, etc. Timide et progressive, cette sensibilisation de l’audiovisuel aux questions européennes s’est accompagnée de démarches ambitieuses et volontaires conduites par les trois autres acteurs-clefs du débat européen : les gouvernements nationaux (ici, l’Etat français), les institutions européennes et les organisations de la société civile. L’Etat français On ne le sait pas assez, la source d’information sur les enjeux européens jugée la plus fiable par les citoyens de l’Union est leur gouvernement national 4 . Il ne faut donc pas sous-estimer le rôle de cet acteur. Ainsi, l’ampleur du débat sur le Traité constitutionnel n’aurait sans doute pas été aussi grande sans l’implication de l’Etat français : distribution du texte dans les boîtes aux lettres, campagne d’affichage, services interactifs, etc. Cette implication est due à l’engagement du Président de la 1 Maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Jean Monnet (Roanne, France). 2 50,08% de «oui». 3 Par exemple : la revue de presse européenne d’Alex Taylor (France-Inter), «Union libre» (France 2), «France Europe Express» (France 3), etc. 4 Devant les journalistes, le Parlement européen, la Commission européenne, les proches, etc. En moyenne, les Européens sont ainsi 22% à faire d’abord confiance en leur gouvernement national. Chiffre soumis à de fortes variations : 52% en Finlande! Cf. l’Eurobaromètre spécial n° 214.