CHOIX DES PROIES, CHOIX DES ARMES ET GESTION DU GIBIER CHEZ LES MATIS ET D'AUTRES AMÉRINDIENS D'AMAZONIE Philippe ERIKSON* Depuis que les travaux de Carneiro ont démontré que l'agriculture indigène amazonienne était potentiellement capable de supporter des densités de population sédentaires énormément supérieures à celles observées sur le terrain, l'attention des chercheurs s'est concentrée sur le rôle de la prédation comme facteur limitant dans cette partie du monde. Au cours d'un des débats les plus passionnés de l'ethnologie sudamérindienne contemporaine, des phénomènes aussi divers que la guerre, l'infanticide, les prohibitions alimentaires, la sexualité, les rituels, etc., ont ainsi été interpretes en fonction des contraintes cynégétiques. La majeure partie des polémiques auxquelles il vient d'être fait allusion (voir la bibliographie de KENSINGER et HAMES, 1980 et de HAMES et VLCKERS, 1983 pour des références plus précises) étant fondées sur des données empiriques des plus ténues, une des premières conséquences des débats a été de stimuler des recherches sur la cynégétique amérindienne (sur ce point, tout le monde est d'accord). Dans un premier temps, il s'est surtout agi d'enquêtes quantitatives destinées à résoudre la question de l'adéquation de l'apport protéique du régime alimentaire des Indiens. Ce n'est que depuis peu que des études plus précises s'intéressent à des questions plus fines telles que celles ayant trait au choix des espèces dans la prédation humaine en Amazonie. En général, nonobstant le fait que le bien- fondé d'une telle approche a été critiqué même pour l'étude des populations animales (RICHARD, 1981; MARTIN, 1983), la plupart des études allant dans ce sens consistent essentiellement en une tentative d'application aux populations humaines de modèles issus de la théorie charnovienne de P "optimal foraging". Bien que souvent intéressantes, de telles études (sur lesquelles nous reviendrons) sombrent parfois dans le caricatural en ce qu'elles négligent de tenir compte tant du point de vue des indigènes que de celui des ethnologues non exclusivement matérialistes. Pour ne prendre qu'un exemple, citons un texte récent (KEEGAN, 1986) où l'auteur déduit d'une étude statistique que les Machiguenga ne chassent pas les singes hurleurs, les félins et les cervidés car ils demandent sans doute trop d'efforts pour un rendement négligeable. Or, il se trouve que les premiers sont un des gibiers les plus faciles à tuer de toute l'Amazonie, étant très gros, territoriaux, sociaux, bruyants, etc. Les jaguars, eux, sont souvent tués (dans toute la région) pour des raisons rituelles (sans être mangés pour autant). Quant aux cervidés, supposer qu'ils ne sont pas chassés pour des raisons purement écologiques est rajouter l'ignorance à la naïveté puisque la question de leur prohibition a été amplement traitée dans un ouvrage récent écrit justement — par un hasard malheureux pour Keegan — par une spécialiste des Machiguenga (RENARD-CASEVITZ, 1979)! Pour aborder une étude sur le choix des espèces dans l'alimentation traditionnelle amérin- dienne, il faut donc tenir compte de beaucoup plus que des simples statistiques de chasse ou de consommation (malgré l'importance que celles-ci peuvent avoir par ailleurs). Une première remar- que qui s'impose est qu'en Amazonie, il existe partout des évitements de chasse ou de consommation qui sont absolus. En effet, pour des raisons culturelles, certaines espèces sont d'emblée et globa- lement définies par les Indiens comme non comestibles. Ainsi, les Matis refusent de considérer les tamanoirs, les tatous, et dans une large mesure les paresseux 1 comme du gibier, bien qu'ils soient * Université de Paris X-Nanterre, Laboratoire d'Ethnologie et de Sociologie comparative, 200, avenue de la République, F-92000 Nanterre. 1 Ces animaux ont en commun leur appartenance à l'ordre des Edentés, dont ils constituent le sous-ordre des Xénarthres. Ceci n'est sans doute pas un hasard dans la mesure où, dans son symbolisme, toute la chasse matis est une chasse aux dents.