Les trois axes de la marchandisation scolaire par Nico Hirtt Depuis la fin des années 80, les systèmes éducatifs des pays industrialisés sont soumis à un feu roulant de critiques et de réformes : décentralisations, déréglementations, autonomie croissante des établissements scolaires, allègement et dérégulation des programmes, « approche par les compétences », diminution du nombre d’heures de cours pour les élèves, partenariats avec le monde de l’entreprise, introduction massive des TIC, stimulation de l’enseignement privé et payant. Il ne s’agit pas là de lubies personnelles de quelques ministres ou d’un fait de hasard. La similitude des politiques éducatives menées dans l’ensemble du monde capitaliste globalisé ne laisse planer aucune doute quant à l’existence de puissants déterminants communs, impulsant ces politiques. La thèse soutenue ici est que ces mutations sont le fait d’une mise en adéquation profonde de l’École avec les nouvelles exigences de l’économie capitaliste. Ce qui est en cours de réalisation, c’est le passage de l’ère de la « massification » de l’enseignement à l’ère de sa « marchandisation ». De sa triple marchandisation faudrai-il dire. En effet, l’appareil scolaire – le plus imposant service public qui ait jamais existé est appelé à servir mieux et davantage la compétition économique, et ce de trois façons : en formant plus adéquatement le travailleur, en éduquant et en stimulant le consommateur et enfin en s’ouvrant lui-même à la conquête des marchés. Cette nouvelle adéquation entre l’École et l’économie se réalise tant sur le plan des contenus enseignés, que des méthodes (pratiques pédagogiques et de gestion) et des structures. « C’est, disent les experts de la Commission européenne, en s’adaptant aux caractères de l’entreprise de l’an 2000, que les systèmes d’éducation et de formation pourront contribuer à la compétitivité européenne. » i La marchandisation de l’enseignement marque une nouvelle étape historique dans un mouvement qui s’étale sur plus d’un siècle : le glissement progressif de l’École, depuis la sphère idéologico-politique vers la sphère économique ; de la « superstructure » vers « l’infrastructure », pourrait-on dire dans le jargon marxiste. L’école primaire du XIXe siècle se développa d’abord comme un lieu de socialisation. La parcellisation et la déqualification du travail manuel, résultats de l’industrialisation, avaient démantelé petit à petit le système maître-apprenti hérité du moyen âge. Or, celui-ci n’avait pas qu’une fonction strictement professionnelle. Le jeune y apprenait bien plus qu’un métier : il était aussi éduqué, discipliné, instruit dans les savoirs nécessaires à la vie quotidienne et à la vie en société. À la campagne, cette socialisation de l’enfant était réalisée en famille. Là encore, l’urbanisation et l’éclatement du modèle des familles traditionnelles vinrent briser des siècles de tradition. Quand, en 1841, le roi des Belges, Léopold Ier, plaida la cause de l’instruction publique, il insista avant tout sur l’idée qu’il s’agissait d’une « question d’ordre social ». ii Avec la monté du mouvement ouvrier organisé et les menaces que celui-ci faisait peser sur l’ordre établi, les classes dirigeantes assignèrent progressivement une deuxième mission idéologique à l’école primaire du peuple : assurer la société d’un minimum de cohésion