Dominique Casajus Henri Duveyrier face à Prosper Enfantin : rebelle ou rival ? Article paru dans Ethnologies comparées 8, printemps 2005 [http://alor.univ-montp3.fr/cerce/revue.htm] Les lecteurs d’Ethnologies comparées connaissent déjà Henri Duveyrier. Paul Pandolfi leur a en parlé à plusieurs reprises, en montrant notamment combien nous lui sommes redevables de la fascination que les Touaregs exercent sur nous (Pandolfi 2001, 2002, 2004) ; j’ai moi-même retracé son triste destin dans le dernier numéro de la revue, et évoqué ailleurs son périple saharien (Casajus 2003, 2004). Dans ce feuilleton écrit sans concertation mais non sans connivence, il est un peu devenu notre abbé de Bucquoy. Au seuil d’un nouvel épisode, les lois du genre m’imposent de résumer ceux qui ont précédé. Long de sept mois, le séjour de Duveyrier parmi les Touaregs septentrionaux ne représentait qu’une partie d’un voyage qui dura de juin 1859 à septembre 1861. Le livre qu’il en a tiré, Les Touareg du Nord (1864), en a fait pour la postérité l’« explorateur du pays touareg » — titre qu’il porte sur la plaque que la Société de géographie a apposée à la tombe discrète et grise où il repose au cimetière du Père Lachaise. La fin de son voyage fut dramatique. Frappé après son arrivée à Alger d’une maladie qui le laissa plusieurs semaines sans mémoire et sans raison, il n’eut pas la force d’empêcher son hôte, le docteur Auguste Warnier, d’accaparer ses notes de voyage et d’en commencer la synthèse. Un premier drame s’était déjà joué durant les premiers mois de son voyage. Il portait un lourd héritage, de ceux qu’un jeune homme a hâte de rejeter lorsqu’il arrive à l’âge adulte : il avait grandi dans le sérail saint-simonien et même dans le proche entourage de ce Prosper Enfantin qu’on y appelait le Père suprême. Son père Charles avait été l’un des quarante apôtres qu’Enfantin avait rassemblés en avril 1832 dans sa propriété de Ménilmontant pour y mener avec eux une vie conventuelle. De sorte que son voyage, qui fut entrepris grâce aux subsides de quelques vieux amis d’Enfantin, appartient autant à l’histoire du saint- simonisme qu’à celle de l’ethnologie. Mais dès qu’il atteignit le désert, il récusa ses sourcilleux tuteurs. Or des documents que j’ai découverts depuis m’ont conduit à réexaminer ici les circonstances de cette rupture. Je serai amené à évoquer des détails assez intimes de sa vie, ce qui, même dans une revue d’anthropologie, n’est pas forcément inconvenant. Il est des livres que nous lisons sans nous soucier de ce que fut leur auteur, ce qu’il vécut, ce qu’il souffrit. Ils sont seulement pour nous des instruments de travail, que nous consultons et méditons avec la froideur qui sied à l’étude. Ce n’est pas le cas de celui de Duveyrier, tant il est difficile d’oublier les circonstances dramatiques de sa composition. Pour celui qui lit aujourd’hui Les Touareg du Nord, la même question revient à chaque page : qui l’a écrite, Duveyrier ou Warnier ? Il est tout aussi difficile d’oublier le destin ultérieur de l’ouvrage : fêté en 1864, il serait