Socialisation séquentielle et identité de genre liées à la transition de la formation professionnelle 33 Swiss Journal of Sociology, 39 (1), 2013, 33–55 Socialisation séquentielle et identité de genre liées à la transition de la formation professionnelle à l’emploi 1 Jacques-Antoine Gauthier* et Lavinia Gianettoni* 1 Introduction Dans les sociétés dites modernes, les parcours de vie des individus sont structurés par des institutions sociales formalisées et bureaucratisées, telles que l’État, l’école, les entreprises et les assurances sociales (Berger et Luckmann 1997 ; Cousins 2005 ; Bourdieu 2007). Celles-ci génèrent des réseaux de contraintes et d’opportunités qui structurent les accès aux diférents champs de participation sociale, les rythmes qu’ils imposent et les positions auxquelles ils peuvent mener. Certaines participations sociales et certaines transitions de vie sont particulièrement structurantes du point de vue de la formation d’une identité sociale, c’est-à-dire d’un processus d’intériorisation des valeurs qu’impose l’idéologie dominante à travers le processus de socialisation (Touraine 1974 ; Hernandez et Mercade 1989 ; George 1993). L’infuence de la structure sociale sur la personnalité et les comportements fait l’objet de recherches depuis plusieurs décennies (Kohn 1989), en particulier en ce qui concerne les conséquences des liens existants entre des systèmes de domination visibles à diférents niveaux sociologiques, comme par exemple entre stratifcation sociale, travail, socialisation familiale et personnalité (Kohn 1963 ; Spenner et Ro- senfeld 1990 ; Spenner 1988). Faisant suite aux travaux sur la personnalité statutaire (Linton 1968) et sur la société en tant que réalité subjective (Berger et Luckmann 1997), l’idée d’« illusion biographique » (Bourdieu 1994) illustre la situation de dé- pendance qui lie les identités individuelles aux institutions sociales. Ce lien émerge à la croisée des notions de champ et d’habitus (Bourdieu 1989) dans le cadre d’un constructivisme structuraliste qui met en relation l’objectif et le subjectif. Ainsi, « il existe, dans le monde social lui-même, (…) des structures objectives indépen- dantes de la conscience et de la volonté des agents, qui sont capables d’orienter ou de contraindre leurs pratiques ou leurs représentations » (Bourdieu 1987, 147). Comme les participations sociales et la manière de les réaliser sont non seulement stratifées, mais aussi segmentées entre diférents groupes, les modalités de leur pra- * Centre de recherche sur les parcours de vie et les inégalités (LINES), Université de Lausanne, CH-1015 Lausanne, jacques-antoine.gauthier@unil.ch et lavinia.gianettoni@unil.ch. 1 Cet article a été réalisé dans le cadre du projet « Vers plus d’égalité dans l’orientation profes- sionnelle », partie intégrante du Programme national de recherche « Égalité entre hommes et femmes » (PNR 60) du Fonds national suisse de la recherche scientifque (FNS), subside no 406040-129289. © 2013; Schweizerische Gesellschaft für Soziologie und Seismo Verlag, Zürich