10 INTRODUCTION - LE CROYANT, LE COMBATTANT, LE SAVANT : REEVALUER LA PLACE DES RELIGIONS DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES Philippe PORTIER & Frédéric RAMEL La théorie des relations internationales a longtemps ignoré le religieux. La bibliométrie donne, de ce point de vue, des indications parfaitement explicites : de 1980 à 1999, les trois revues américaines les plus reconnues de relations internationales ont publié 1600 articles ; six d’entre eux seulement ont été consacrés au phénomène religieux. L’auteur de l’étude, Daniel Philpott, ajoute du reste que le silence était plus pesant encore dans la période antérieure 1 . La lecture des grands textes confirme l’analyse quantitative. Aux Etats-Unis, ni Hans Morgenthau (pour la théorie réaliste), ni même, plus récemment, Alexander Wendt (pour la pensée constructiviste 2 ) ou encore Michaël Doyle (pour l’école libérale) n’ont accordé la moindre place au religieux dans leurs travaux les plus centraux. La production académique française ne révèle pas un profil différent. Dans leur histoire des relations internationales, Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle n’évoquent l’influence du facteur religieux que de manière subreptice, en étudiant, dans le cadre de l’examen des « forces immatérielles » qui peuvent peser sur le système interétatique, le sentiment pacifiste. Raymond Aron, dans Paix et guerre entre les nations, ne prend en compte que les stratégies des Etats, en les attachant à leurs seuls intérêts, sans faire droit donc aux valeurs (religieuses ou convictionnelles) qui pourraient les déterminer. On ne voit guère, dans les années 1960- 1970, que Marcel Merle, dont on sait la proximité avec l’institution catholique, pour estimer que « du point de vue des relations internationales, il importe d’apprécier l’extension et la diversité du phénomène religieux et de rechercher son influence sur le déroulement de la vie internationale » 3 . Deux raisons peuvent expliquer cette mise à l’écart. La première est d’ordre historique. Elle est le fruit de l’installation du système international, au moment de l’entrée dans la modernité, dans un « cadre immanent » 4 de référence. Avec le traité de Westphalie (1648), dont la philosophie est annoncée déjà depuis le XVIe siècle, l’ordre international commence à se construire autour du primat du politique, même si se maintiennent encore des traits d’appartenance au monde sacral. Le processus trouvera son point d’aboutissement au moment de la Révolution française. D’une part, l’Etat se présente comme pôle exclusif de souveraineté : rien ne reste alors de la Respublica Christiana qui inscrivait les pouvoirs dans le cadre d’un universel chrétien, lui - même fondé sur la supériorité de la norme religieuse sur la loi positive. D’autre part, l’Eg lise se constitue comme force auxiliaire de légitimation : si elle ne disparaît pas de la structure étatique, elle n’en détermine plus la législation. Sa fonction historique est désormais de renforcer, par ses liturgies et ses doctrines, les assises du pouvoir gouvernemental. En France, le modèle concordataire, tel qu’il est mis en place par Napoléon Bonaparte, répond à cette conception. Or, jusqu’à ces dernières décennies, ce schéma général n’a nullement été remis en cause. Il s’est même accentué : la scène universelle, un peu partout au cours des deux derniers siècles, a été marquée par l’expansion du « nationalisme séculier », avec une tendance sans cesse croissante, de surcroît, à la privatisation du religieux. 1 Philpott, Daniel, “The challenge of September 11 to secularism in international relations, World Politics, 55, 1, octobre 2002, p. 66 sq. 2 Le constructivisme semble le plus ouvert à l’étude du religieux mais celui-ci est d’abord et avant tout inséré dans un ensemble de facteurs culturels et idéels sans être abordé dans sa spécificité. 3 Merle Marcel, La vie internationale, Paris, Armand Colin, 1963. 4 Taylor Charles, L’âge séculier, Paris, Seuil, 2007.