Faire l’histoire intellectuelle du biorégionalisme Antoine Dubiau Alors que les idées biorégionalistes se diffusent en France, leur histoire reste en partie à écrire. Ce mouvement écologiste venu des États-Unis se distingue en effet par une diversité d’approches peut- être incompatibles entre elles. Parmi les utopies écologistes ayant émergé dans les années 1970, le biorégionalisme resta longtemps exclusivement nord-américain. Après une large diffusion internationale depuis au moins deux décennies, le concept commence seulement à se faire une place en France. Au cœur d’une dynamique éditoriale notamment portée par les éditions Wildproject, la promotion du biorégionalisme reste avant tout une démarche militante, fondée sur un récit partiel de l’histoire du mouvement 1 . Afin de restituer d’une manière plus fidèle les principes fondateurs et les ramifications théoriques du biorégionalisme, il est possible d’en faire une véritable histoire intellectuelle à partir de l’histoire des idées écologistes et des apports conceptuels des humanités environnementales. Les sources américaines du biorégionalisme Forgée aux États-Unis, la notion de « biorégion » semble bénéficier d’une définition proche de celle de la « région naturelle » qui intéressait les géographes au début du XX e siècle. Toutes deux correspondraient à une portion de l’espace terrestre essentiellement façonnée par des processus naturels – hydrologiques, climatiques, géomorphologiques ou encore biogéographiques. Cette proximité n’a rien d’étonnant, puisque Peter Berg, principale figure du biorégonalisme, a forgé le concept de « biorégion » en compagnie du biogéographe Raymond Dasmann, spécialiste des « provinces biotiques », relativement équivalentes aux régions naturelles. En 1977, les deux auteurs proposent de « réhabiter » les biorégions, en redéveloppant une « identité biorégionale » perdue. Celle-ci correspondrait aux modes d’habiter traditionnels des populations autochtones, qui préexistaient à la colonisation du territoire américain (Cronon 1983). La « réhabitation » des biorégions consisterait ainsi en un « retour dans la nature » : une vie sauvage hors des villes, en harmonie avec la nature après avoir retrouvé notre place dans sa hiérarchie (Sale 2020). Dans leur article fondateur de 1977, Berg et Dasmann brouillent toutefois cette définition strictement « naturelle » des biorégions en évoquant le « contexte cognitif » de leur identification, à partir des pratiques humaines de celles et ceux qui l’habitent (Berg et Dasmann 2019). La causalité est toutefois à sens unique : les conditions naturelles de la biorégion « influencent » les manières humaines de l’habiter, mais pas l’inverse 2 . Cette conception déterministe des rapports entre nature et société est à l’origine de l’épistémologie flottante des « biorégions » qui suit le concept depuis les années 1970 (Frenkel 1994). On retrouve cette orientation dans la précision successive des principes biorégionalistes, où persiste une tension entre « science » et « sensibilité » (Alexander 1990). Cette 1 Même involontaires, la mise en avant comme la mise à l’écart de certains éléments sont constitutives de toute construction historique de récit. Les chercheur·ses en sciences sociales doivent avoir conscience de cette limite scientifique, en l’incluant dans leur travail réflexif et d’écriture. Le spécialiste d’histoire environnementale William Cronon a notamment produit une réflexion épistémologique sur ce thème dans plusieurs articles. 2 « Au sein d’une biorégion, on trouve une uniformité de conditions d’influence du vivant ; conditions qui à leur tour influencent l’occupation humaine », in P. Berg et R. Dasmann 2019 [1977], « Réhabiter la Californie », art. cité. 1