Narcissisme, créativité et prédation dans les groupes institués GAILLARD Georges* GIMENEZ Guy** « L’amour-propre est un ballon gonflé de vent dont il sort des tempêtes quand on y fait une piqûre. » (Voltaire, 1748). « Sans qu’elle ait à le poser comme but, la démarche analytique va rencontrer les figures intimes de la barbarie : l’appétit cannibalique, le désir de meurtre, l’inceste, les appétences sadiques et masochistes, l’ambivalence inscrite au creux des sentiments dits les plus nobles ; et encore, les identifications au père de la horde, à la mère omnipotente. Au dedans et au dehors circulent les figures d’emprise et des mouvements pulsionnels de même nature. Et ce sont ces positions subjectives singulières et communes, individuelles et politiques, que le travail psychanalytique sort de leur activité clandestine. » (Zaltzman, 2003, p. 237). Dans le champ de l’intervention institutionnelle, dans les secteurs du soin et du travail social (régu- lations d’équipe, analyse de la pratique, intervention de formation...), la violence des phénomènes groupaux rencontrés a conduit nombre de praticiens du champ de la psychologie à se doter d’une grille de lecture, à même de donner quelque lisibilité et d’ordonner la complexité en jeu. La clinique psychanalytique des groupes institués offre un tel étayage et permet de se dégager de la puissance des affects et des transferts mobilisés à l’occasion de ces interventions en institution (qu’il s’agisse d’interventions réalisées à partir d’une position interne ou externe aux établissements). Rappelons que la violence, inhérente à ces institutions du soin et du travail social, résulte de l’appareillage entre les équipes et leurs publics spécifiques. Les « usagers » actualisent leurs symptômes (troubles psychiques, somatiques ou du registre de l’agir) sur ces scènes institutionnelles ; et cette négativité, propre aux symptômes que ces institutions se sont données pour tâche d’accueillir et de transformer, s’amalgame avec la négativité inhérente au sujet, à la groupalité et aux configurations institutionnelles. Dans l’émergence du champ de la clinique des « groupes institués » 1 et des institutions, l’ouvrage L’institution et les institutions, dirigé par René Kaës et paru en 1987, a joué comme un repère légitimant. L’article, désormais classique, d’Eugène Enriquez, paru dans ce même ouvrage, a conduit à penser l’indispensable prise en compte du « travail de la mort dans les institutions ». Or, même si, par essence, une telle dimension n’en finit pas d’échapper et de devoir être refondée, une attention portée aux transformations actuelles de ces institutions nous confronte à un déni massif de ce registre de la psyché, et de la présence de 1. Par « groupe institué », nous désignons les équipes de travail, soit l’ensemble des professionnels qui sont identifiés à partir des fonctions qu’ils occupent au sein d’une institution, et de la tâche primaire pour laquelle ils sont mandatés et qu’ils ont en partage. Ce registre de la groupalité conduit à penser les dynamiques en jeu dans une perspective différente et complémentaire de ce que le travail auprès des groupes auto-référés a permis de mettre à jour (dont le Cercle d’études françaises pour la formation et la recherche : approche psychanalytique du groupe, du psychodrame, de l’institution [CEFFRAP], en France, a été le creuset, à partir des travaux de Didier Anzieu et de René Kaës). Les groupes institués ont ceci de particulier qu’ils doivent composer, d’une part, avec les « usagers », auxquels leur institution a choisi de s’adresser et, d’autre part, avec une histoire, et à construire des rapports socio-politiques exigés par le vivre ensemble. * Centre de recherche en psychopathologie et psychologie clinique (CRPPC), Université Lumière Lyon 2 (EA653). ** Centre de recherche en psychologie de la connaissance, du langage et de l’émotion (PsyCLE), Université de Provence (EA3273). Correspondance : Georges Gaillard, Institut de psychologie, Université Lumière Lyon 2, 5 avenue Pierre Mendès France, 69500 Bron. <georges.gaillard@orange.fr>