1 Pleurer chrétiennement : une histoire médiévale Habitués à prendre les larmes pour un signe de faiblesse et de féminité, notre monde condamne encore parfois les pleurs des hommes, qui seraient alors la preuve d’un manque de force d’âme virile. Pourtant, l’expression émotive des hommes est de plus en plus appréciée par les femmes qui avouent volontiers leur affection pour les amoureux capables de s’émouvoir jusqu’aux larmes. Si aujourd’hui l’expression des émotions est de plus en plus pratiquée et encouragée dans l’espace privé, l’émotion envahit également l’espace public, politique et médiatique, et ce parfois de manière troublante. Reconnaître que nous vivons là une importante mutation de sensibilités et de normes sociales nous permet de mesurer la distance immense qui nous sépare des saintes femmes, des ermites et chevaliers qui versaient souvent d’abondantes larmes, y compris en public, au témoignage des textes du Moyen Âge ; nous devenons dès lors plus attentifs aux dimensions culturelles de la vie affective 1 . Comme toute expression d’émotion, larmes et pleurs permettent d’explorer une zone frontalière entre ce qui nous paraît spontané, naturel, universel d’une part, et ce qui apparaît d’emblée comme un substrat culturel particulier à une époque, à une civilisation, voire à une micro-culture, d’autre part. Ainsi, les sciences sociales comme les neurosciences tiennent de nos jours que les émotions et leurs expressions sont une construction bio-culturelle 2 : chaque société, chaque culture investit ainsi de manière spécifique notre capacité anthropologique à nous émouvoir. Pour ce qui est des pleurs médiévaux, il est de prime abord difficile de comprendre sans explication pourquoi Saint Louis désire tant le don des larmes ou pourquoi Marie d’Oignies, une béguine admirable du début du XIII e siècle, verse tant de pleurs à l’église que la trace de ses pas s’en trouve mouillée. En effet, le Moyen Âge – une période longue de mille ans – a élaboré un rapport tout particulier aux pleurs et aux larmes, sur des bases avant tout chrétiennes, enracinées dans la Bible et les écrits des Pères. Les pleurs sont omniprésents dans la littérature médiévale, parce que les larmes religieuses sont considérées comme un liquide possédant un pouvoir particulier : celui de purifier l’âme des péchés et d’attester d’un lien personnel avec le ciel. Étonnamment, cet engouement religieux dépasse les milieux religieux et monastiques : hommes et femmes, rois et princesses, guerriers et citadines pleurent souvent et surtout cherchent les larmes, d’après les sources écrites les plus diverses, après l’An Mil. Si la fortune des larmes va crescendo entre l’époque patristique et la fin du Moyen Âge, ce n’est pas seulement une impression, un « effet de sources » causé par la multiplication des documents conservés à partir du second millénaire. Il y va, là encore, d’un changement de sensibilité favorable aux pleurs, étroitement lié à la christianisation en profondeur des populations de l’Occident : à la fin du Moyen Âge, la grande majorité des larmes versées dans les textes et les images, ou même par les statues sont religieuses, liées d’une manière ou d’une autre à la dévotion ou aux valeurs chrétiennes. Aussi peut-on affirmer sans crainte que les pleurs appartiennent à la culture 1 Voir Damien Boquet – Piroska Nagy, Sensible Moyen Âge. Une histoire des émotions dans l’Occident médiéval, Paris, Seuil, 2015. 2 Voir Rob Boddice, The History of Emotions, Manchester University Press, 2018 ; et un livre de neuro- sciences: Lisa Feldman Barrett, How Emotions Are Made: The Secret Life of the Brain, Mariner Books, 2017.