Henri Galinon et Sébastien Gandon 1 Ebbs, la référence en partage [Discussion critique. Gary Ebbs : Truth and Words (2009)] Revue de métaphysique et de morale, à paraître en 2022. L’œuvre de Gary Ebbs, né en 1958, et enseignant actuellement au département de philosophie de Indiana University Bloomington, n’est pas bien connue en France 2 . Le nom est sans doute familier à de nombreux lecteurs, qui l’ont croisé à l’occasion de recherches en philosophie du langage, en philosophie de l’esprit, en philosophie des sciences, ou en voulant approfondir leurs connaissances sur Carnap, sur Quine ou Putnam. Mais peu d’entre eux soupçonnent qu’il y a, derrière les articles reconnus et discutés dans ces champs divers, une ambition systématique profonde, celle de mettre en question la possibilité et la légitimité d’une sémantique, entendue comme théorie de la signification ou de la référence. Si le travail de Ebbs renouvelle de nombreux sujets en philosophie analytique, il ne le fait pas en affichant des ruptures terminologiques ou thématiques, mais au contraire des continuités avec le passé proche. Comme on va le voir, c’est en effet en enracinant sa pensée dans les deux héritages hétérogènes de Quine et de Putnam que Ebbs crée du nouveau. Le but de notre discussion est de présenter ce qui fait l’unité des travaux de Gary Ebbs, en centrant le propos sur son ouvrage le plus systématique, Truth and Words (T&W à partir de maintenant), publié en 2009. Ebbs, entre Quine et Putnam Imaginons que nous ayons devant nous un morceau de métal blanc (appelons-le A). S1 affirme que A est de l’or, tandis que S2 le nie, arguant que, en français, le mot « or » s’applique à des métaux de couleur jaune. S1 et S2 sont-ils en désaccord ? Il semble que oui : si P est la proposition selon laquelle A est de l’or, alors S1 affirme et croit que P, tandis que S2 affirme et croit que ¬P. Mais S2 rejette cette analyse. Selon lui, lors d’une enquête, les locuteurs s’accordent tacitement sur le sens qu’il faut attribuer à la question traitée. Or, en niant P, S1 ne respecte pas un des critères fixant la signification du mot « or ». Pour S2, l’énoncé « l’or est un métal jaune » est un énoncé analytique, qui fixe la définition du mot « or » ; et c’est parce qu’il rejette cette convention que S1 refuse P. Dans cette perspective, S1 n’est pas en désaccord avec S2 ;S1 ne parle pas de la même chose que S2 ; S1 a changé de sujet. Ebbs appelle analyticité méthodologique 3 la position défendue ici par S2. Celui qui y souscrit considère que, dans une enquête impliquant plusieurs personnes, certains critères permettant d’évaluer les énoncés sont tacitement admis par tous. Ces critères consensuels, exprimés dans des énoncés analytiques, ne sont pas le résultat d’une 1 Université Clermont Auvergne, laboratoire Philosophies et rationalité, UPR 3297 2 Le première publication marquante de Gary Ebbs est sans doute l’article “Can We Take Our Words at Face Value?” Philosophy and Phenomenological Research, 1996, 56 / 3, p. 499-530. En plus du livre Truth and Words (Oxford, Oxford University Press, 2009) et de l’article « The Very Idea of Sameness of Extension across Time » (American Philosophical Quarterly, 2000, 37/3, p. 245-68), sur lesquels la présente discussion est centrée, on peut mentionner Rule-following and Realism (Cambridge Mass., Harvard University Press, 1997) et Carnap, Quine, and Putnam on Methods of Inquiry (Cambridge, Cambridge University Press, 2017), qui réunit des articles d’histoire de la philosophie analytique. 3 T&W, p. 182-186.