Vincenzo Cicchelli, « Société des savoirs et production sociologique : l’exemple de la jeunesse », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 14, mai-août 2011, www.histoire-politique.fr Société des savoirs et production sociologique : l’exemple de la jeunesse Vincenzo Cicchelli « La meilleure façon de comprendre un problème est de se demander comment et pourquoi en est-on arrivé là. » David Landes, Richesse et pauvreté des nations, (Paris, Albin Michel, 2000, p. XXI ) La jeunesse comme objet de connaissance et d’intervention politico-administrative Toute théorie sociologique est historiquement, culturellement et moralement située nous apprend Robert Nisbet 1 . Je dois à la lecture de son ouvrage le fait d’avoir appris à donner une certaine importance à la contextualisation des concepts et des théories scientifiques : essayer de comprendre les références morales et les débats publics qui sous-tendent la production scientifique relative à l’adolescence et à la jeunesse est devenu un élément essentiel de mon travail de recherche. Plus fondamentalement, le fait d’avoir publié l’ouvrage issu de ma thèse 2 dans la même période de publication de l’ouvrage collectif issu des travaux du Commissariat général du plan sous la direction de Dominique Charvet et de l’installation d’une commission nationale pour l’autonomie des jeunes (présidée par Jean-Baptiste de Foucauld, qui m’avait auditionné à cette occasion) m’a permis de vérifier toute la force de la circulation des savoirs entre l’espace public et l’espace de production scientifique qui caractérise nos sociétés contemporaines 3 . C’est donc après avoir soutenu ma thèse que je découvrais sur le tas l’existence d’une interaction entre la connaissance sociologique et la connaissance ordinaire. J’entends par là le fait que, d’une part, les objets de recherche des sociologues sont aujourd’hui plus que jamais construits à la fois par l’opinion publique, le débat social, les décisions politiques et que, d’autre part, les scientifiques eux-mêmes, par le travail d’expertise qu’ils réalisent, contribuent à injecter les notions forgées dans les langages des sciences sociales dans l’univers des phénomènes sociaux qu’ils étaient 1 Robert Nisbet, La tradition sociologique, Paris, PUF, 1984. 2 Vincenzo Cicchelli, La construction de l’autonomie. Parents et jeunes adultes face aux études, Paris, PUF, 2001. 3 Par ailleurs, ma thèse répondait en partie à une commande de l’Observatoire de la vie étudiante de Paris sur la question de la prise en charge familiale des étudiants. C’est la raison pour laquelle j’ai écrit ensuite quelques papiers pour reconstruire la façon dont avait émergé la catégorie de « jeune adulte » et la question sociale de sa dépendance (2001). 1