Schopenhauer et Cioran : philosophies parallèles 1 Marta Petreu « Cela me gênerait de me voir attribuer le nom de disciple de Schopenhauer ou de Nietzsche 2 », Cioran écrivait à ses lecteurs dans Cartea amăgirilor (Le Livre des leurres), en 1936. C'est vraisemblablement la première fois que le nom du philosophe allemand apparaissait dans un texte de Cioran et l'avertissement de celui-ci s'adressait à une culture familiarisée de près avec le pessimisme schopenhauerien. En effet, la culture roumaine moderne, dont l'épanouissement fut tardif, dans la seconde moitié du XIX e siècle, se plaça dès le début sous le signe de Schopenhauer. Celui qui l'introduisit dans la culture roumaine fut le critique littéraire Titu Maiorescu, par l'intermédiaire du groupe culturel et littéraire Juni-mea, rassemblé autour de lui et de la revue que celui-ci publiait, Convorbiri literare (Entretiens littéraires). Titu Maiorescu, qui venait de découvrir Schopenhauer en 1862, et qui voyait en lui « l'homme du siècle », « un génie hors pair 3 », avait traduit en roumain Les Aphorismes sur la sagesse dans la vie ; cette traduction, lue et soumise au débat au cours des réunions du cénacle Junimea, publiée par la suite dans plusieurs numéros consécutifs de Convorbiri literare, parut en tant que volume en 1890 et fut rééditée quatre fois encore jusqu'à la première guerre mondiale. L'enthousiasme de Maiorescu pour Schopenhauer ne tarda pas à faire des adeptes : sur le conseil de Maiorescu, son ami plus âgé J.A. Cantacuzène, surnommé « Zizin », se consacra à la traduction de Schopenhauer en français. Le Journal de Titu Maiorescu rend fidèlement compte, entre 1879-1887, du progrès de ce travail. D'une note datant du 26 octobre 1879, nous apprenons, par exemple, que « Zizin » « lit régulièrement », aux soirées littéraires de Junimea, des fragments de sa traduction des Aphorismes... ; une autre note, celle du 12/24 juin 1880, nous révèle que : « Depuis longtemps achevée, la traduction française des Aphorismes de Schopenhauer faite par Zizin Cantacuzène sera imprimée chez Germer [-Baillère] dans sa libre maison d'édition. 4 » A la fin de la même année, pendant les vacances de Noël, Cantacuzène quitta sa propriété de campagne pour revenir à Bucarest, dans le seul but de revoir « en entier », avec Maiorescu, sa traduction française de De la quadruple racine... 5 Il en fut de même de la première traduction française du Monde comme volonté et comme représentation : lue par Cantacuzène lors des soirées de Junimea, elle fut revue par Titu Maiorescu qui, le 6/18 mars 1885, notait : « Suite de la lecture de la traduction de Schopenhauer entreprise par Zizin. » Ce qui revêt encore plus d'importance c'est le fait que, bien avant d'achever la révision de la traduction faite par son ami, Titu Maiorescu parvint à persuader son éditeur de publier la version française du Monde comme volonté...: « Plus tard sont venus chez moi Socec et Teclu et j'ai réussi à les fléchir de 1 Paru dans Cahiers Emil Cioran, Approches critiques, II, textes réunis par Eugène van Itterbeek, Sibiu, Editura Universităţii « Lucian Blaga » /Leuven, Edition Les Sept Dormants, 2000, pp. 107-122. 2 Cartea amăgirilor (Le Livre des leurres). Bucureşti, Editura Cugetarea (s.a.), p. 242. Les citations renvoient à l'édition princeps et furent traduites du roumain par M me Anca Măniuţiu. 3 Cf. la lettre de Titu Maiorescu à Wilhelm Kremnitz, du 29 décembre 1863, in Titu Maiorescu, Jurnal şi epistolar, IV, ediţie îngrijită de Georgeta Rădulescu-Dulgheru şi Domnica Fifimon, Bucureşti, Ed. Minerva, 1983, p. 198. 4 Tiru Maiorescu, Însemnări zilnice, publicate cu o introducere, note, fascimile şi portrete de I. I. Rădulescu- Pogoneanu, I (1855-1880), Bucureşti, Editura Librăriemi Socec & Co. [s.a.], pp. 330, 335. 5 Cf. Titu Maiorescu, Însemnări zilnice, I, p. 340.