Dioécie cryptique chez Geniostoma borbonica, espèce pionnière endémique de La Réunion Laurence Humeau, Dominique Strasberg et Thierry Pailler Résumé : Dans le cadre général de la conservation des écosystèmes insulaires, la biologie florale, la fécondité natu- relle et le système de reproduction du Geniostoma borbonica (Lam.) Spreng. sont étudiés en population naturelle. L’espèce, initialement supposée gynodioïque, se compose de deux types d’individus dont les fleurs sont morphologique- ment hermaphrodites mais fonctionnellement unisexuées. Certains individus ont du pollen mais pas d’ovule et ne font jamais de fruit, tandis que les individus fructifères ont des anthères dépourvues de pollen. Le G. borbonica est la pre- mière espèce du genre à être décrite comme dioïque, sa morphologie florale illustre un cas de dioécie cryptique. Cette espèce combine une reproduction apomictique, garantissant une installation rapide sans contrainte reproductive et une reproduction sexuée assurant le maintien de la variabilité génétique de la population. Ces deux systèmes de reproduc- tion permettent une adaptation à l’évolution du milieu au cours de la succession végétale. Ce point est discuté d’une part dans un contexte de colonisation des milieux pionniers, et d’autre part dans le cadre de l’évolution vers la dioécie dans le genre. Mots clés : dioécie cryptique, milieu pionnier, île océanique, Geniostoma. Abstract: In the general context of conservation of insular habitats, the floral biology, natural fecundity, and breeding system of Geniostoma borbonica (Lam.) Spreng. was studied in natural populations. The species, which was initially assumed to be gynodioecious, presents two kinds of individuals, both with morphological hermaphroditic but function- ally unisexual flowers. Some individuals produce pollen grains, but neither ovules nor fruit, whereas other fructiferous individuals have anthers without pollen grains. Geniostoma borbonica is the first species in this genus to be reported as dioecious; its floral morphology illustrates an example of cryptic dioecy. This species combines an apomictic breeding system, assuring a fast installation without reproductive constraints, and a reproductive breeding system assuring main- tenance of genetic variability in the population. These two breeding systems allow adaptation to evolution of the habi- tat during plant succession. This point is discussed in the colonization context of pioneer habitats, where herma- phroditic species are recognized to be advantageous, as well as in the context of the evolution of dioecy in this genus. Key words: cryptic dioecy, pioneer habitat, oceanic island, Geniostoma. Humeau et al. 904 Introduction La conservation des habitats représente aujourd’hui un enjeu majeur pour la sauvegarde de la biodiversité à l’échelle de la planète (Laurance et Bierregaard 1997). Dans les îles océaniques tropicales, les principales menaces qui pèsent sur les écosystèmes sont la déforestation et l’invasion par les plantes envahissantes (Primack 1995). Pour favoriser la dynamique naturelle des milieux perturbés, considérés comme des milieux pionniers, il s’agit de privilégier le dé- veloppement des plantes indigènes. Il est donc important de bien identifier les plantes pionnières qui pourraient recoloniser (naturellement ou à l’aide d’action humaine) ces milieux. Au-delà de leur identification, l’étude de leur éco- logie et de leur biologie constitue un préalable indispensable à la compréhension du fonctionnement des écosystèmes in- sulaires. En effet, la manière dont se reproduisent les plantes pionnières dans les nouveaux milieux est déterminante lors de la colonisation d’un biotope (Barrett et Richardson 1986; Thompson 1991). Les plantes hermaphrodites sont con- sidérées comme avantagées dans de tels milieux, car elles sont capables de se reproduire seules et donc de s’installer plus rapidement que les plantes unisexuées (Baker 1955; Pannell 1997). Caractériser le système de reproduction des espèces végétales nécessite non seulement une analyse morpho- logique mais aussi une analyse fonctionnelle des fleurs et des individus. En effet, chez certaines espèces dioïques, les organes reproducteurs des deux sexes sont présents, sous forme vestigiale ou non (Anderson et Symon 1989; Mayer et Charlesworth 1991; Kemp et al. 1993; Pailler et al. 1998a, 1998b; Humeau et al. 1999a, 1999b). Les fleurs sont donc 897 Can. J. Bot. 81: 897–904 (2003) doi: 10.1139/B03-075 © 2003 CNRC Canada Reçu le 8 juillet 2002. Publié sur le site Web des Presses scientifiques du CNRC, http://revcanbot.cnrc.ca, le 26 September 2003. L. Humeau, D. Strasberg et T. Pailler. 1 UMR Cirad – Université Réunion, Peuplements Végétaux et Bio-agresseurs en Milieu Tropical, 15, avenue René Cassin, B.P. 7151, 97715 Saint Denis Messag. CEDEX 9, Ile de La Réunion, France. 1. Auteur correspondant (courriel : pailler@univ-reunion.fr).