1 Sciences politiques et psychologies : le carrousel des émotions Jean-Louis MARIE et Yves SCHEMEIL Les politistes sont pris aujourd’hui dans un double mouvement sociétal et intellectuel qui les contraint à reconsidérer le thème des émotions. À quelques fortes exceptions près, cet objet n’avait cessé de perdre de l’attrait en science politique depuis les travaux fondateurs de Le Bon et Tarde. Les perspectives attachées à l’inconsistance politique des citoyens ou à leur rationalité limitée, fussent-elles toutes deux inconscientes, l’emportaient largement. Parce qu’ils prennent aujourd’hui au sérieux les émotions, nombre de politistes produisent une psychologie spontanée sans se servir des fondamentaux d’une discipline qu’ils ne se sont pas appropriée. Nous pensons qu’à faire de la psychologie, il faut essayer de la pratiquer comme ses spécialistes la conçoivent au lieu de bricoler une psychologie politique molle pour les besoins occasionnels de la recherche. Nous sommes tous tributaires d’une époque émotionnelle d’une rare force. Sa première transformation lourde est l’envahissement de l’espace public par l’image, laquelle est un puissant vecteur d’émotions. Quel que soit le domaine d’activité considéré, la communication professionnelle repose sur une attente supposée de simplicité, de séduction, de rapidité. L’image, valorisante ou émouvante, doit permettre de faire l’économie de la réfexion et de l’évaluation, nécessairement lentes et exigeantes si on les veut sérieuses. Parce qu’un nombre croissant d’élec- teurs ressent négativement l’échec de politiques destinées à résoudre les problèmes majeurs, le désenchantement envers les professionnels de la politique croît, leurs programmes sont démonétisés au proft de la séduction ou du rejet que leur personne suscite. Réciproquement, l’instrumentalisation croissante de ces mêmes émotions populaires par les communicateurs, au détriment du débat de fond sur les programmes, disqualife aux yeux du plus grand nombre tout examen approfondi de la décision et de ses contraintes. L’importance croissante des émotions tient aussi à d’autres dynamiques. L’afaiblissement de l’emprise contraignante des institutions sur les individus est corrélé à l’érosion de la culture hiérarchique et à l’épuisement des modes usuels de socialisation et de transmission des cadres normatifs et axiologiques guidant les citoyens. On songe aux analyses portant sur les transformations de la famille, de l’école et de l’entreprise, concurrencées et remises en cause par Internet et les