Si l’on s’attache à une perspective étroitement habermasienne, l’espace public n’existe pas au Maroc 1 ; mais si l’on tient à considérer que l’espace public implique la discussion critique et sincère, conduite à l’aide de procédures reconnues par tous, on peut penser qu’il n’existe ailleurs – dans les vieilles démocraties représentatives, par exemple – que dans des lieux précis, et encore de manière bien imparfaite. Les acteurs de la vie politique ne cherchent pas nécessairement l’accord sincère et informé. Cette remarque préjudicielle est, bien sûr, destinée à indiquer clairement que la question de l’espace public ne saurait être à l’origine d’un nouveau « grand partage ». Elle n’entend pas servir de justification à un discours qui prétendrait que parler en public est exactement la même chose au Maroc qu’en France. Disons tout de suite aussi que j’entendrai ici « espace public » au sens de « parler en public » et, plus exac- tement, « parler en public de politique ». Ces précautions prises, je vais essayer de montrer comment se structure l’espace public « municipal » au Maroc, en insistant sur son caractère fonda- mentalement hybride et sur le paradoxe qui en découle. Je traiterai d’abord des principales caractéristiques de l’espace marocain du politique, puis je m’in- téresserai à une histoire locale édifiante : la gifle que donna le président du conseil municipal de K*** (ville moyenne du Moyen Atlas) à la fille d’un « puis- sant ». Cette histoire me permettra de mettre en relief le paradoxe saillant de la constitution actuelle de l’espace public municipal (et, plus largement, sans doute de la « démocratisation » au Maroc). 76 LE DOSSIER Espaces publics municipaux Jean-Noël Ferrié La gifle Sur la mise en place d’un espace public « municipal » au Maroc Dans la petite ville de K***, le président du conseil municipal gifla, un jour, la fille d’un puissant notable. À partir de cette anecdote, cet article discute de l’existence d’un espace public de la parole au Maroc et souligne les ambiguïtés de la « transition démocratique » engagée à l’initiative du roi. Il montre que s’il est loisible de faire un « usage public de sa raison privée » dans l’espace du pouvoir local, les modes de dénonciation utilisés ne constituent pas à proprement parler des modes d’énonciation du politique.