1 DU SYMBOLIQUE AU DIABOLIQUE AMBIVALENCES ET NORMATIVITE DU DON. PAR PHILIPPE CHANIAL Si l’Essai sur le don de Mauss a été discuté par de grandes figures intellectuelles – Lévi-Strauss, Lacan, Bataille, Bourdieu, Derrida, Lefort ou Ricœur notamment, pour se limiter à la France –, il apparaît comme un héritage qui n’a été précédé d’aucun testament et, par conséquent, comme un héritage sans véritables héritiers 1 . Rien d’équivalent à la postérité de Hegel (et Mead), au cœur de la théorie de la reconnaissance contemporaine initiée par Axel Honneth et quelques autres, ou à la puissance et la diffusion des théories critiques de la domination, de Marx (et Weber) à l’école de Francfort, Foucault et tant d’autres aujourd’hui. À l’évidence, la prudence même de Mauss y a joué sa partie. Dans l’Essai, celui-ci semble s’interdire, faute de matériaux suffisants, de généraliser sa découverte non seulement à l’ensemble des sociétés humaines mais, déjà, aux sociétés archaïques. Sa conclusion invite, malgré ses hésitations, à adopter un point de vue ambitieux. Si les échanges entre les hommes s’opèrent avant tout sous la forme de cadeaux obligatoirement faits, acceptés et rendus, Marcel Mauss a bel et bien fait une découverte capitale en dégageant rien moins qu’un universel sociologique et anthropologique. Ne définit-il pas en effet la triple obligation de donner, recevoir et rendre comme la matrice universelle de toute socialité humaine, comme le « roc », « fondement même du droit », voire comme la « morale éternelle », commune à l’ensemble des sociétés humaines, passées et présentes [Mauss, 1989, p. 148, 263, 265] ? Outre la modestie de Mauss, l’ambiguïté de la notion et ses connotations passablement moralisantes, voire même religieuses, rendent également difficile de constituer le don en paradigme général. A l’instar des théories du care contemporaines, les théories du don sont suspectées de naïveté, de peindre le monde social comme un royaume irénique de bons sentiments où désintéressement, altruisme voire sacrifice seraient rois et reines. Or, si l’Essai sur le don est un ouvrage si actuel, c’est parce qu’il esquisse une anthropologie bien plus subtile. Comme Mauss ne cesse de le rappeler, le don ne se réduit ni à une prestation purement libre et gratuite ni à l'échange intéressé de l'utile. « C'est une sorte d'hybride » [Ibid., p. 267], souligne-t-il. Mais le don est également hybride en un autre sens, qui en révèle toute l’ambivalence et invite à congédier tout soupçon d’irénisme. Le don ne mêle pas seulement, d’une part, intérêt et désintéressement, et de l’autre, liberté et obligation. Dans un court article, qui précède et annonce l’Essai, Mauss soulignait cette ambivalence en rappelant que le mot gift, dans les langues germaniques anciennes, présentait un double sens, à la fois « cadeau » et « poison » 2 ? Gift-Gift. La vie, l’alliance mais aussi la mort, la violence. Le symbolique et le diabolique 3 . Dans l’Essai, Mauss ne développera pas plus loin cette ambivalence constitutive, qu’il résumera en quelques lignes [1989, p.255]. C’est néanmoins à propos du droit hindou classique qu’il la reformulera, très clairement, en ces termes : « le don est à la fois ce qu’il faut faire, ce qu’il faut recevoir et ce qui est cependant dangereux de prendre » [p.249]. Et c’est au regard des sociétés à potlatch qu’il mettra en valeur les figures archaïques du don empoisonné, en montrant combien le don peut constituer un moyen d’écraser, par la générosité déployée, son partenaire. Donner non pas pour marquer son respect, sa reconnaissance, mais pour tenir l’autre en respect. Pour le dominer, en l’endettant. Donner, reconnaître, dominer. C’est à de telles ambivalences du don que ce texte voudrait, avec et au-delà de Mauss, s’attacher afin d’en montrer toute la puissance paradigmatique. En effet, le don constitue un « phénomène social total ». 1 A l’exception - dont l’auteur de ces lignes - de ses héritiers « autoproclamés », réunis autour de la Revue du M.A.U.S.S (Mouvement Anti- Utilitariste dans les Sciences Sociales), fondée par Alain Caillé en 1981. 2 Alors que ces deux significations étaient d’abord mêlées, elles se distingueront ensuite, l’anglais conservant le premier sens, l’allemand le second. Mauss expliquait cette étrangeté en précisant que « la prestation [totale] type, chez les anciens Germains et Scandinaves, c’est le don de boisson, de bière ; en allemand, le présent par excellence, c’est ce que l’on verse (Geschenk, Gegenschenk) » [1969, p.49]. Or, dans des sociétés où dominent le don agonistique et la rivalité, comment être sûr que de tels présents ne soient pas, littéralement, des « dons empoisonnés » ? 3 Sym-bolon : ce qui, étymologiquement, fait lien. Dia-bolon : ce qui divise. Symbolique versus diabolique.