L’invention de l’autopromotion à Strasbourg Anne Debarre et Hélène Steinmetz Dans le paysage de l’habitat participatif, Strasbourg représente une figure singulière. L’autopromotion y connaît aujourd’hui un développement stimulant, dont Anne Debarre et Hélène Steinmetz retracent la genèse. Dans la nébuleuse des projets d’habitat alternatif qui émergent dans les années 2000, les initiatives strasbourgeoises se distinguent à plusieurs titres. Alors que les termes désignant ces projets se multiplient, c’est à Strasbourg que celui d’autopromotion s’est imposé, en référence aux Baugruppen allemands. C’est aussi là qu’est sortie de terre en 2010 une des premières réalisations concrètes de cette nouvelle vague participative : l’immeuble Éco-Logis a fait l’objet à ce titre d’une forte médiatisation. Enfin, l’autopromotion bénéficie depuis 2009 d’une politique de réservation de terrains par la ville de Strasbourg, qui favorise ces réalisations et participe à en normaliser le processus. La recherche menée sur ce terrain fertile nous a permis de saisir comment y a émergé un milieu composite promouvant un habitat « durable », écologique et participatif 1 . Le succès local de l’autopromotion repose sur l’activité d’entrepreneurs de projets, d’abord relativement isolés, qui jouent un rôle de « passeurs » des expériences allemandes. Ils parviennent au terme d’un long processus à mobiliser des soutiens institutionnels et à faire avec eux de l’autopromotion une cause commune, encore en construction. L’autopromotion, de Fribourg à Strasbourg ? Le terme « autopromotion » apparaît à Strasbourg vers 2005-2006, avant de se diffuser plus largement dans l’Est de la France 2 , mais les projets qu’il désigne sont plus anciens. Il y est, en effet, adopté par des « passeurs » qui tentent depuis le début des années 2000 de faire connaître les expériences allemandes des Baugruppen (littéralement groupes de construction), des immeubles construits par des groupes de particuliers devenus maîtres d’ouvrages collectifs : ils soulignent notamment leur rôle dans la construction du désormais célèbre « éco-quartier Vauban » à Fribourg 3 . L’association Éco-Quartier est créée à Strasbourg en 2001 par des 1 Recherche financée par le Plan urbanisme, construction et architecture (PUCA) et menée entre 2008 et 2010 par Anne Debarre et Hélène Steinmetz. Les matériaux recueillis sont des entretiens auprès des groupes, des urbanistes, architectes, élus et services de la ville impliqués, des archives privées communiquées par les groupes, des observations de réunions internes et publiques, et une recension de la littérature grise portant sur le sujet. 2 Il est, entre autres, utilisé par l’association Écolline de Saint-Dié-des-Vosges, créée en septembre 2008, et par le collectif Utipi implanté en Meurthe-et-Moselle, qui organise les « Premières rencontres de l’autopromotion » à Vandœuvre-lès-Nancy le 19 septembre 2009. 3 Le quartier Vauban, vaste terrain militaire de Fribourg-en-Brisgau laissé vacant par le départ des forces françaises d’Allemagne, fait l’objet, au début des années 1990, d’une mobilisation contre les projets de démolition de la municipalité, conduite par un collectif autogéré demandant la réhabilitation écologique du site. Sous l’égide de l’association Forum Vauban, des groupes d’habitants se forment pour obtenir la réservation de terrains et initier, en 1