LIMITES POLITIQUES D'UN CONSENSUS IDEOLOGIQUE Les représentations des répertoires juridiques en Egypte Baudouin DUPRET Il est impératif d'entreprendre une démarche qui, sur la question du droit et de la relation entre différents répertoires 1 normatifs (droit positif, droit d'inspiration religieuse, droits locaux, etc.), se démarque d'une vision juridique positiviste clôturée et autoréférencée au profit d'une interrogation sur les acteurs du droit (magistrats, avocats, professeurs de droit et de sharî‘a, parties à un conflit, etc.) et sur la signification qu'il semble possible de donner à leur action. Cette remarque vaut également pour toute étude de phénomènes dans la constitution desquels intervient, à un titre ou à un autre, un «facteur islamique». Ici aussi, il convient d'abandonner toute perspective essentialiste et monolithique, prétendant à l'explication du social au départ de sa détermination religieuse, pour lui substituer un questionnement socio- anthropologique portant sur les modalités du rapport de l'acteur à la norme religieuse. Dans les deux cas, on propose donc une inversion du point de vue : en partant d'une déconstruction des deux normes juridique et religieuse, il faut développer un regard qui s'attache à la pluralité des lieux de production du normatif. Ceux-ci sont occupés par un certain nombre d'acteurs, qui tendent à construire leur action dans un espace de sens. Cet espace de sens n'est pas prédéterminé par le contenu ontologique de la règle (juridique ou religieuse, par exemple) dont ils se saisissent, mais il est probablement structuré par les représentations que les acteurs s'en font. Prenons, dans le contexte égyptien, l'exemple du statut et de la fonction d'avocat. Historiquement, il semble avéré que la conception d'une fonction officielle de défense des plaideurs est relativement récente et que, «pratiquement ignorée de la justice du qâdî, la défense assistée réglementée par la loi est le signe d'un changement radical de l'institution judiciaire» (Botiveau 1993: 160). Pour autant, peut-on évaluer cette nouvelle fonction de défense à l'aune d'un statut et d'une fonction d'avocat dans la «tradition arabo- islamique», à supposer que pareille tradition ait elle-même jamais existé ? Peut- on dire, par ailleurs, que ce changement serait à l'origine du rejet, par la tendance islamique en général et les avocats islamistes en particulier, de cette fonction moderne et d'un projet, sinon de suppression, du moins de réforme radicale de la profession ? Il semble nécessaire de remettre en question l'affirmation selon laquelle la profession d'avocat serait bannie du projet étatique, juridique et judiciaire islamiste, parce que non conforme à l'organisation judiciaire «classique» de l'«islam». On fera en fait l'hypothèse 1 On peut entendre par «répertoire» la ressource que l'acteur a à sa disposition et qu'il utilise simultanément ou concurremment à d'autres, dans un jeu dont la nature semble avant tout rhétorique ou discursive.