1 L’émigration étudiante des filles du « coin » : entre émancipation sociale et réassignation spatiale Elie Guéraut, postdoctorant en sociologie, SAGE/Université de Strasbourg 88, rue Philippe de Girard, 75018 Paris – elie.gueraut@gmail.com Fanny Jedlicki, MCF en sociologie, Ined, LiRIS/Université de Rennes 2 6, rue du Pommier, 44100 Nantes – fanny.jedlicki@univ-rennes2.fr Résumé Cet article traite de la question des migrations résidentielles engendrées par la poursuite d’études supérieures en France. Si depuis les années 1990, l’accès à l’Université s’est largement massifié, cette ouverture s’est faite au prix d’une forte hiérarchisation des filières de l’enseignement supérieur, au sein de laquelle la position occupée dépend en grande partie du sexe et de l’origine sociale. Dans une première partie reposant sur l’exploitation de données statistiques et d’études de cas, cet article revient sur la dimension spatiale de la distribution des étudiant.e.s dans l’espace de l’enseignement supérieur. Les femmes tendent plus que les hommes à quitter leur lieu de résidence à l’issue du baccalauréat, mais également à y retourner une fois leurs études achevées, à plus forte raison dans les classes populaires. La deuxième partie de cet article montre que ce phénomène, qui concerne en particulier les jeunes femmes originaires des espaces ruraux et des villes petites et moyennes, s’explique par un déficit de ressources sociales ainsi que par les multiples rappels aux origines qui s’exercent sur elles. L’article souligne in fine les petites différences dans les trajectoires des étudiantes « du coin », selon la fraction occupée dans les classes populaires. Mots clés Migrations étudiantes, classes populaires, espaces ruraux, villes petites et moyennes, assignation spatiale En l’espace de quelques décennies, la poursuite d’études supérieures s’est généralisée en France, conduisant, en 2014, 48 % des femmes et 38 % des hommes de 25 à 29 ans à décrocher un diplôme universitaire (Insee, RP 2014). Cette conséquence de la démocratisation scolaire s’est accompagnée d’une accentuation de la hiérarchie des institutions universitaires, qui se cristallise dans l’espace : tandis que les espaces ruraux et les villes petites et moyennes abritent des cycles courts de proximité, les plus grandes agglomérations concentrent les filières les plus prestigieuses. De ce fait, les jeunes originaires des espaces ruraux et des villes petites et moyennes, où s’observe une surreprésentation des classes populaires, sont plus fréquemment que les autres accueillis dans les sections de technicien supérieur (STS) situées dans les établissements les plus proches [Orange, 2013].