DOI: 10.4324/9781003094791-9 8 La reproduction imparfaite les “ gusanes” et l’état larvaire des insectes chez Albert le Grand Isabelle Draelants 8.1 Introduction: l’émergence d’une entomologie médiévale Le sujet des insectes au Moyen Âge ne semble pas avoir suscité d’intérêt jusqu’ici et peut même être apparu comme un non-sujet. 1 À vrai dire, les savants médiévaux sont longtemps restés dans une relative indifférence par rapport aux insectes, englobés dans la catégorie large et aux contours indis- tincts des vermes, la “vermine.” En général, le petit monde inobservable et peu connu ne suscitait que répulsion ou mesures prophylactiques, en-dehors d’exégèses patristiques ciblées sur un ou deux passages bibliques et d’in- terprétations symboliques concentrées –positivement– sur un ou l’autre insecte emblématique de comportements sociaux remarquables comme l’abeille ou la fourmi, ou –négativement– sur certains rampants assimilés aux plaies d’Egypte. 2 Au XIII e siècle, le regard érudit se pose sur le monde inexploré des minuta animalia à la faveur de la récente circulation du livre XI sur les insectes de l’ Histoire naturelle de Pline et de la redécouverte des écrits zoologiques d’Aristote, rendus disponibles vers 1210–1220 par la tra- duction arabo-latine de Michel Scot (qui livre dix-neuf livres rassemblant l’ Histoire des animaux en 10 livres, les Parties des animaux en 5 livres et La Génération des animaux en 4 livres). 3 À la suite de la diffusion rapide de ces œuvres dans l’Europe occidentale latine, les savants scolastiques décou- vrent toute une variété d’espèces qualifiées par un vocabulaire diversifié et souvent distinguées par des critères rationnels de comportement et de morphologie. Ils commencent à partager l’intérêt du Stagirite pour la mor- phologie et les modes de génération des animaux, s’interrogent comme lui sur leur place dans la hiérarchie des êtres animés et approfondissent son questionnement sur leur degré de “perfection.” En particulier, la question des modes de génération et de transformation spécifiques à la “vermine,” jusque là indifférenciée, se révèle fascinante. C’est surtout le cas pour les insectes à métamorphoses, tel le papillon, qui connaissent en quelque sorte des générations multiples en passant par des transformations successives. Au début du XIII e siècle, ces mutations font l’objet des premières obser- vations rapportées. Ainsi, on trouve chez les encyclopédistes naturalistes du Nord-Ouest de l’Europe Alexandre Nequam, Thomas de Cantimpré