177 La Tchétchénie de Kadyrov, atout ou menace pour l’État russe ? Anne Le Huérou - Aude Merlin Chargée de cours en science politique à l’Université libre de Bruxelles et chercheure au Centre d’étude de la vie politique (Cevipol). I ssue d’un projet politique formulé par Moscou dès les premiers mois de la seconde guerre de Tchétchénie, la « tchétchénisation » du conflit – par déléga- tion des fonctions de maintien de l’ordre à des forces tchétchènes loyales au pouvoir fédéral – avait pour objectif d’assurer la réintégration et l’ancrage durable de la république au sein de la Fédération de Russie, après deux guerres d’une extrême violence (1994-1996, 1999-2009 (1) ) (2) . La très large autonomie dont bénéficie cette république (3) , dirigée d’une main de fer par Ramzan Kadyrov, dans la conduite de sa politique interne, montre parfois les limites du pacte originel conclu entre Moscou et Grozny. La Tchétchénie est qualifiée par certains observateurs d’« étran- ger de l’intérieur » (4) , et ses dirigeants semblent à certains égards vouloir s’affran- chir des limites dans lesquelles son démiurge espérait la cantonner. De 2004 à 2015, les autorités tchétchènes prorusses ont mis en place une verticale du pouvoir subordonnant progressivement l’ensemble des groupes armés au pouvoir personnel de R. Kadyrov, tout en les incorporant aux structures de force légales de la Fédération de Russie. Le modèle de la « tchétchénisation », pensé par Moscou comme gestion « idéale » de la situation de « post-guerre », résistera-t-il dans la durée ? La perception de la Tchétchénie comme menace potentielle pour la sécu- rité russe a recommencé à poindre à partir de 2015. Alors que la société tchétchène est réduite au silence par les traumatismes des deux guerres et la violence de l’après- guerre, de nouveaux fronts conflictuels peuvent fournir autant d’occasions de réen- gagement pour les individus dans l’action armée. (1) Nous choisissons cette date dans la mesure où elle marque la fin officielle de « l’opération antiterroriste » sur l’ensemble du territoire de la République tchétchène. (2) Voir par exemple Anne Le Huérou, Aude Merlin, Amandine Regamey, Elisabeth Sieca-Kozlowski (eds) : Chechnya at war and beyond ; Routledge, 2014. (3) La Fédération de Russie comprend des entités administratives et territoriales, les « sujets » de la Fédération, de statuts différents au regard de leur degré d’autonomie vis-à-vis de Moscou. Si d’après le Traité de la Fédération de 1992, le sta- tut de République fédérée, qui correspond à des territoires habités majoritairement par des populations ethnonymes, comprend juridiquement des prérogatives supérieures, l’autonomie de la République tchétchène dépasse de très loin la lettre comme l’esprit de la Constitution fédérale et des textes législatifs. (4) International Crisis Group : Chechnya the Inner Abroad, juillet 2015 (www.crisisgroup.org). LE DILEMME DE SÉCURITÉ Revue Défense Nationale n° 802 - été 2017 Maître de conférences en études slaves à l’Université Paris Nanterre, chercheure à l’Institut des sciences sociales du politique (ISP) et au Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen (Cercec).