Antonio A. Casilli (2017) « Digital affective labor : les affects comme ressorts du capitalisme des plateformes », Préface à CAlloing & JPierre, Le web affectif. Une économie numérique des émotions, Editions de l’INA, p. 5-8. PREFACE DIGITAL AFFECTIVE LABOR : LES AFFECTS COMME RESSORTS DU CAPITALISME DES PLATEFORMES Antonio A. Casilli « Je ne crois pas », s’étonnait Toni Negri dans un texte sur les affects paru à la fin du siècle passé, « que, dans les polémiques qui deux cents ans durant ont accompagné le développement de la théorie de la valeur en économie politique, on soit arrivé à décorréler la valeur du travail » 1 . Le lien valeur-affect, dans la réflexion de la fin du 20 e siècle, s’affirmait déjà comme l’impensé des modalités de production, caractérisées par le « calcul économique de l’interactivité de l’usager avec des services de communication ». Tout au plus, insistait le philosophe, la pensée féministe avait réussi à imposer une analyse venant du bas de l’emboîtement entre valeur et affect en se penchant sur le travail domestique (et, plus récemment, sur le care). Mais, vu « du haut », c’est-à- dire du point de vue de l’appareil des savoirs capitalistes, l’affect « est tellement intégré dans le processus macro-économique qu’il devient invisible ». Cette invisibilité est d’autant plus paradoxale que « le travail devient affect, mieux, le travail trouve sa valeur dans l’affect, si ce dernier est défini en tant que « puissance d’agir » (Spinoza) ». (ibid. 24). L’ouvrage d’Alloing et Pierre nous offre une illustration accomplie de cette dialectique. L’affect devient ici le primum movens de la production de valeur au sein des modèles d’affaires des plateformes numériques. Les dispositifs de captation de la valeur de notre époque ne relèguent plus, comme dans les modalités de productions traditionnelles, les affects au contexte reproductif. Ils les situent au cœur même des organisations, en font des facteurs productifs de premier rang. Le carburant même des entreprises sous le paradigme du « capitalisme affectif numérique ». La transformation de la place et du poids relatif des affects par rapport au siècle passé est expliquée par les auteurs de cet ouvrage par la généralisation des plateformes. Devenues ordinaires, elles englobent et encadrent tous nos comportements. Leur ubiquité s’accompagne d’une tendance à quantifier, mesurer, tracer tous les gestes et les actions de leurs usagers. Parce qu’il y a une continuité entre mise en chiffres et création de valeur 2 , l’affect mesuré est intrinsèquement un outil de valorisation pour l’économie numérique. Il y a des potentialités à travailler sur l’exploitation industrielle et commerciale des gestes ordinaires, voire infra-ordinaires qui se chargent de performativité affective : le smiley, les émojis, les likes. Les auteurs ont trouvé intéressant de repartir d’une affectivité fragmentaire—les expressions les plus simples, les plus phatiques, les plus ambiguës. Le capitalisme des plateformes arrive justement à recomposer ces fragments, ces petites traces d’interaction entre humains ou entre humains et interfaces—et à les mettre à profit. Par-delà l’approche critique, qui traverse et façonne l’ouvrage, deux finalités se dégagent. D’une part, la volonté de démystifier la rhétorique des émotions, ersatz de la création de valeur dans l’économie affective. De l’autre, de ne pas tomber dans le piège psychologisant de considérer que 1 Negri Toni (1996) « Valore e Affetto », DeriveApprodi, vol. 4, no. 12-13, pp. 22-27 (22). 2 Bidet Alexandra et Vatin François (2014) « Acteur et mesure au travail », in Traité de sociologie économique, PUF, 2e édition, Paris, p. 711-747.